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Le cas du Uke réticent

par David Lynch

Aikido Journal #117 (1999)

Traduction française: Frédéric Lemaitre


L’article suivant a été préparé avec l’aimable assistance de Jon Aoki des Etats-Unis.

Pour ceux qui ne sont pas congénitalement attachés à la violence, la pratique de l’aikido présente quelques fois des problèmes qu’on aurait du mal à occulter. Ils sont liés à la constitution humaine et aux différentes personnalités. Parmi eux se trouve le Uke réticent.

C’est le gars qui essaye de bloquer tous vos efforts pour appliquer une technique et prend un plaisir béat à refuser de tomber. Il dédit son temps sur le tapis à essayer de prouver que les techniques ne marchent pas. Et quelques fois il y parvient.

Il peut être débutant en aikido, venir d’un autre art martial ou, pire, quelqu’un avec des années d’expérience qui sait précisément quand être totalement non coopératif avec le maximum d’effet.

Typiquement il semble ne pas comprendre comme son comportement est sans fondement et destructeur, et rien de la philosophie de l’aikido ne le traverse. Il voit tout en terme de compétition et crois que chaque technique doit marcher quelles que puissent être les circonstances. Il ne changera de conviction que rarement.

Combien de personnes ont abandonné l’aikido par sa faute? Combien de femmes ont tourné le dos à l’art à cause de son comportement chauviniste? Combien de professeurs honnêtes et sincères ont raccroché leur hakama à cause de lui, convaincus qu’ils n’étaient pas qualifiés pour l’enseignement?

Quelques fois, le uke réticent est prédisposé à la raison et réagira à une explication, pourvu qu’elle lui soit délivrée tôt dans sa carrière. A propos, il ne devrait pas être confondu avec le uke qui saisit fermement ou frappe absolument pour que les deux partenaires recherchent et découvrent le sens de l’aikido. La différence tient à l’attitude et à l’intention.

Bien sûr le uke réticent peut-être géré par la violence, par un atemi rapide ou par l’abréviation douloureuse et dangereuse d’une technique, et quelques instructeurs ont acquis une réputation terrifiante par leur traitement œil pour œil, mais beaucoup d’entre nous hésitent à répondre de cette façon. D’habitude l’effort de bloquer une technique fait du bloqueur une cible facile pour un coup de poing, mais les représailles ne sont pas cohérentes avec les buts de l’aikido, et pourraient amener à un échange incessant se rapprochant de la compétition.

Mon propre fils a traversé une période (heureusement courte) durant laquelle il devint un uke très réticent. Alors que je montrais une technique lentement durant un cours il appliquait soudainement toute sa force pour la bloquer à mi-chemin. Répondre par un atemi n’était pas réellement une option pour ses circonstances.

Nous avions également un champion altérophile dans notre classe qui était habitué à appliquer sa force massive aux moment les plus inattendus. Une fois que nous faisions kokyuho il tira soudain mes bras vers lui, les enveloppa avec sa force et les immobilisa sous ses aisselles. A part lui donner un coup de tête ou lui mordre le nez - options que je ne considérais pas appropriées ou nécessaires - je n’avais pas de recours.

Je ne doute pas que les lecteurs ont eu des expériences similaires et reconnaîtront ce genre d’attitude. C’était un genre très bien représenté par un instructeur d’art martial chinois que je rencontrai une fois à Hong Kong. Je ne lui rendis visite que par la suggestion d’un ami qui disait que cet homme serait heureux de me rencontrer et d’échanger des combines techniques. Mais, à cette occasion, il fut très suspicieux et commença à m’interroger sur les motifs de ma visite. J’étais sur le point de lui lâcher tout le scénario comme un occidental lorsqu’il me dit, O.K, montrez moi un peu d’aikido.

Pensant à commencer par nikyo, je l’invitais à m’aggriper le poignet, là-dessus il me fit la remarque mémorable et parfaitement logique, de son point de vue: Pourquoi ferais-je une chose aussi stupide? Il voyait sans nul doute tout cet échange comme un challenge visant à le tester ou à lui montrer que ma technique était supérieure à la sienne.

Malheureusement, beaucoup d’aikidoka ont la même attitude - ayant raté le sens de s’entraîner dans un pays lointain et ne sachant pas que l’aikido est défensif, non offensif et que ses buts sont au-dessus de la victoire et de de la défaite. Quand vous acceptez l’aikido vous devez mettre de côté l’idée de victoire et de défaite et vous concentrer sur l’harmonie. Vous ne pouvez pas le faire par les deux chemins.

Considérer l’aikido en des termes compétitifs revient à essayer de prouver quelque chose qui ne peut l’être. Parfois, même un japonais affichera cette attitude, bien que le respect de l’autorité au Japon milite généralement contre ça, et la plupart des aikidokas japonais semblent accepter le système coopératif d’entraînement uke-nage (exécutant-recevant). Un ami japonais m’a dit, sous l’influence de l’alcool, qu’il aimerait avoir juste une fois l’occasion de tester l’habileté de son sensei en refusant de tomber gentiment tout le temps. Il ajouta qu’il était prêt à payer seul toute sa facture d’hôpital. En général, les japonais sont plus enclins à abuser de leur position de nage en donnant une raclée à leur uke malheureux et dociles, bien que j’ai rencontré beaucoup de cette dernière catégorie au Japon.

Ce qui est si intriguant pour moi n’est pas seulement que les gens semblent incapables de penser en d’autre termes que la compétition mais qu’ils confondent l’entraînement dans le dojo avec la réalité. Faire comprendre cela au uke réticent est souvent un challenge majeur. (si seulement il pouvait partir et s’investir dans un sport comme le judo ou le karate où il pourrait s’en donner à cœur joie!) L’aikido n’est pas, après tout, pour ceux qui ressentent le besoin de défendre leur ego tout le temps. Nous pouvons, jusqu’à un certain point, toujours apprendre quelque chose en essayant de se rattacher à ces individus contrariants, mais ces limites doivent être reconnue, et les outrepasser peut-être pour le moins contre-productif.

L’entraînement au dojo n’est pas une affaire de vie et de mort, et il y a beaucoup de choses que vous ne pouvez pas et n’avez pas besoin de faire dans le contexte de l’entraînement. De la même façon que vous ne pouvez pas faire ikkyo à un éléphant ou kokyuho sur un mur en béton, il y a des ukes qu’on ne peut pas projeter contre leur volonté sans que le nage n’ait recours à des tactiques dangereuses ou violentes s’écartant par là même des principes de l’entraînement en aikido.

Votre façon de réagir est fonction de votre entraînement et de votre philosophie personnelle: un sourire pourrait suffire. D’où l’urgence de suggérer, d’une façon ou d’une autre, que ces ukes peuvent être assez forts, nous devons apprendre à prendre un recul métaphorique (qui est également une approche technique saine) et de refuser calmement de jouer le jeu du uke réticent. Même si vous ne pouvez rien faire avec lui, cela n’est vraiment pas grave, puisque ce n’est qu’un jeu après tout. Paradoxalement, le réaliser est parfois tout ce qui est nécessaire pour que la technique fonctionne, mais vous devriez accepter le fait que vous ne pouvez pas tous les vaincre.

Quand c’est votre tour d’être uke et que vous sentez que vous pourriez arrêter le mouvement de votre partenaire, vous devriez résister à la tentation et lui permettre de terminer sa technique. Qu’avez-vous à perdre? Que gagnez-vous dans l’autre cas? Vous montrez certainement à votre partenaire comme sa technique est inadéquate en la bloquant, mais il y a des façons plus positives de l’encourager et de l’aider à s’améliorer.

Quelques instructeurs font précéder leur démonstration d’une technique par une version réaliste, comme opposée à la version standard du dojo. C’est une sorte d’approche méchant-gentil où vous expliquez comment casser un bras avec ikkyo, éclater une tête avec shihonage ou charcuter un poignet avec sankyo - sans oublier la dévastation qui peut être infligée avec un atemi puissant. Vous opérez alors avec l’aikido… Mais, dans le dojo, nous faisons comme ça. Cette approche, bien que juste juqu’à un certain point, fait un lien avec la mentalité compétitive et peut devenir une fin en soit au détriment de l’esprit de l’aikido.

La mentalité compétitive peut envahir un dojo comme un virus contre lequel une atmosphère d’entraînement constructive et harmonieuse offre peut d’immunité. Les nouveaux venus se sentent intimidés et ne se prononcent pas et souvent l’instructeur se semble incapable de le faire lui aussi, sans perdre la face. Il peut sentir qu’il devrait être capable de prendre tout ça dans sa foulée, juste comme O-Sensei acceptait les défis de tous bords jadis.

Bien mieux, je pense, est d’admettre que nous ne sommes pas O-Sensei et que jadis n’est plus. Il en va de la responsabilité de l’instructeur de protéger ses étudiants de l’ignorance des gens et de s’assurer que le dojo est un endroit où quelque chose qui en vaut la peine peut être appris, et où les étudiants se traitent avec un respect mutuel, pas un champ de bataille pour les egos étroits essayant de surpasser les autres. Le dojo devrait être un sanctuaire où l’on pourrait essayer en sécurité des idées et des techniques qui visent à une fin complètement différente.

La différence entre l’entraînement et la réalité (et entre un sport de compétition et une voie martiale) est bien illustrée par l’aikidoka qui répondit au défi d’un judoka en se radinant avec un sabre réel coincé dans sa ceinture. Ces temps ci, cependant, il n’est pas très pratique de le dire avec des sabres quand même le taijutsu semble inadéquate, mais avec une autre arme, souvent sous-estimée, à savoir l’oral. Malgré la tradition du budo stoïque qui récompense le fort et silencieux, je pense qu’il est approprié de s’exprimer lorsque l’on rencontre le uke fruste et réticent. Ce n’est, d’une façon ou d’une autre, pas facile à faire et demande quelques résolutions. Cela ne jugulera peut-être pas la race mais pourrait rendre la vie plus supportable pour nombre de membres du dojo, i.e., pour ceux qui veulent réellement apprendre l’aikido et ne s’intéressent pas à la compétition. Laissé sans surveillance le uke réticent devient de plus en plus réticent.

Malheureusement, le système de l’ancienneté tend à intimider les débutants, qui sont ceux le plus affectés par les blocages et les brimades, mais je pense que rester silencieux alors que quelqu’un applique une force non nécessaire dans le dojo est une attitude périmée et inappropriée. De plus, utiliser sa langue est toujours mieux que d’utiliser ses poings, et que d’utiliser son cerveau avant d’essayer d’assommer quelqu’un d’autre, ou avant qu’ils essaient de vous assommer.

Les vieilles habitudes ont la vie dure, comme je l’ai découvert en visitant le Japon récemment. J’étais assis avec un groupe d’étudiants dans un des dojos où j’avais l’habitude de m’entraîner quand quelqu’un mentionna mes articles dans l’Aikido Journal. Le sensei présent dit, “Il est intéressant qu’aujourd’hui virtuellement tout le monde peut écrire sur l’aikido alors que dans les anciens temps seuls les professeurs de haute voltige osaient le faire.” (En réalité il utilisa les mots japonais ” étaient autorisés à”, ce qui est révélateur.)

Je ne peux pas savoir avec certitude si cette remarque me visait (si le chapeau vous va, portez le) ou si c’était juste une généralisation. Cependant, je crois que tout le monde a le droit de parler ou d’écrire sur l’aikido, quel que soit son rang ou son expérience. C’est à l’auditeur ou au lecteur de décider combien de crédibilité il donne à leurs mots. La liberté d’expression est juste une des planches de la démocratie avec laquelle beaucoup de japonais de la vieille génération semblent avoir des difficultés.

Quand on en vient au O-Sensei-style de pénétration mystique et à un quelconque essai de l’expliquer en mots, j’admettrais que celui qui vous parle ne sait pas et je serais le premier à accepter que n’importe quelle punition divine me frappe si je prétend un jour avoir accès à ce genre de savoir. Je présume qu’une telle punition ne serait pas aussi dramatique que la foudre, mais prendrait plus vraisemblablement la forme d’un glissement progressif dans une ignorance encore plus grande. Vous finiriez comme le proverbial homme sans torche cherchant le chat noir - qui n’est pas là! Dans ce sens, l’ignorance est sa propre récompense. C’est le risque que l’on doit endurer lorsqu’on ouvre sa bouche sur n’importe quoi, mais ça ne devrait empêcher personne de protester contre des infractions aveuglantes de l’esprit de l’aikido.

Les caves à charbon de côté, il y a un côté sombre de l’aikido qui est incarné par le uke réticent, et si les interprètes senior sont devenus blasés à ce propos, il est alors important pour les débutants et ceux qui peuvent encore le voir clairement de le démasquer par n’importe quel moyen à leur disposition. Ils ont autant le droit que quiconque de parler franchement.

L’expérience ne mène pas nécessairement à l’illumination, et quelques senseis disent des imbécillités complètes quand quelques gens ordinaires ont beaucoup plus de sagesse à offrir. C’est une illusion malheureuse de présumer que les gens de grande expérience de l’aikido sont quelque part supérieurs. De plus, quelque règle non écrite qui empêche une personne de protester à propos de cet abus de pouvoir par ceux des hautes sphères serait reléguée au tas d’ordure des pires traditions.

Le danger de devenir psychologiquement désensibilisé à la violence s’accroit à chaque fois qu’elle est ignorée et il nous suffit de regarder la mort et la destruction qui sont maintenant banalisés autour du monde pour voir les résultats d’une telle attitude.

Le vieil adage romain si vis pacem para bellum (si vous voulez la paix préparez la guerre) est une autre partie de la sagesse traditionnelle qui ne convient pas aux faits observables. La préparation à la guerre a toujours conduit à la guerre, et c’est déprimant de le voir confirmé alors que nous parlons.

Nous devrions remercier notre bonne étoile pour pouvoir pratiquer l’aikido, où l’aspect opposé de l’esprit humain se manifeste.

Le moins que l’on puisse faire est d’essayer de maintenir la paix et l’harmonie dans notre entraînement d’aikido, aussi insignifiant que cela puisse paraître en comparaison de l’échelle et de l’horreur des événements mondiaux destructeurs contemporains.

Il y a déjà plus qu’assez de conflits à travers le monde.

Regardons si nous pouvons trouver une autre voie.