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Article Autobiographique (4): Les années 1978-1990

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par Stanley Pranin

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Traduction française: Jocelyn Dubois

Cet article autobiographique de Stanley Pranin, rédacteur en chef d’Aiki News, est le dernier d’une série de quatre, et sa première publication dans Wushu, un magazine japonais traitant des arts martiaux chinois, date de 1990.

Evolution vers une publication bilingue

Quelques mois après mon arrivée au Japon, je me suis retrouvé confronté à un dilemme. Aiki News était publié en anglais lorsque je me trouvais en Californie, mais je résidais maintenant sur le lieu de naissance de l’aïkido. La plupart des documents que je collectais et des interviews que je conduisais étaient en japonais. Cela me semblait dommage de proposer le résultat de mes recherches uniquement anglais alors que les Japonais eux-mêmes disposaient de peu de sources d’information. Sans réaliser toutes les conséquences de ma décision, je décidai d’éditer une publication bilingue. Ma première tâche fut de trouver un moyen de taper du texte en japonais. Après une longue réflexion, j’optai pour l’achat d’une machine à écrire japonaise d’occasion et tentai d’en comprendre le fonctionnement. J’étais dépassé par cette grosse machine difficile à manipuler, avec ses milliers d’idéogrammes classés dans l’ordre « iroha ». Mais je suis parvenu à taper le texte dans les deux langues pour le premier numéro japonais-anglais qui sortit en 1978.

L’une des tâches les plus urgentes, pour documenter l’histoire de l’aïkido, était d’interviewer systématiquement les anciens, en particulier ceux qui s’étaient entraînés avec le fondateur, Morihei Ueshiba, avant le seconde guerre mondiale. Comme ces personnes étaient relativement âgées, j’avais un sentiment d’urgence qui me poussait dans l’accomplissement de ce travail. A l’époque, mes compétences en japonais étaient assez limitées et pendant les premières années de mon séjour au Japon, j’étais assisté de ma traductrice et éditrice, Midori Yamamoto. A travers les interviews de Shigemi Yonekawa, Hisao Kamata, Zenzaburo Akazawa, Kenji Tomiki, Rinjiro Shirata, Gozo Shioda, Tenryu ainsi que du Doshu, Kisshomaru Ueshiba, l’histoire fascinante de la naissance de l’aïkido commençait à apparaître. Nous avons aussi découvert une copie d’un film sur Ueshiba fait par l’Asahi News en 1935 et le manuel technique intitulé Budo publié en 1938. Ces documents inestimables étaient totalement ignorés de la communauté de l’aïkido. Peu à peu, le nombre de documents sur l’aïkido a atteint des proportions significatives et Aiki News était le moyen principal de diffusion de nos découvertes.

Bien que la publication fut une dévoreuse de temps, elle resta pour moi un hobby pendant plusieurs années alors que je gagnais ma vie comme enseignant de langue, puis comme traducteur technique. Après 4 ans et demi d’entraînement à Iwama avec Morihiro Saito, je déménageais à Tokyo en 1982. Peu après, je fus rejoint par mon éditeur japonais actuel, Ikuko Kimura, dont la présence a amené un progrès qualitatif immédiat à Aiki News et a renforcé notre implication dans sa publication.

Démonstrations Amicales

Fin 1984, j’eus l’idée de sponsoriser une démonstration d’aïkido particulière. Jusque là, les exhibitions étaient une affaire intra-organisationnelle. Celles qui avaient lieu annuellement étaient très similaires, année après année. Elles étaient parfaites pour les membres de l’organisation mais pas très suivies par le grand public. Je voulais faire quelque chose de différent et mis au point un concept éducatif qui permettait aux enseignants principaux de toute organisation de faire une démonstration commentée sur une même scène. En plus d’une expérience forte et intéressante, cette approche donnait aux enseignants l’opportunité de se rencontrer et d’échanger leur point de vue. Tout le monde a applaudi l’idée mais certains enseignants étaient réticents pour participer et réunir le premier groupe fut une formidable gageure diplomatique. La persévérance finit par être récompensée et la première Démonstration Amicale d’Aiki News eu lieu en avril 1985, « en l’honneur de Morihei Ueshiba ». Six enseignants de renoms étaient présent, avec un public de 900 personnes. Aiki News a organisé trois autres Démonstrations Amicales annuelles jusqu’en 1988, avec des thématiques visant à éclairer les influences techniques de l’aïkido et les courants modernes majeurs.

Voyages avec Morihiro Saito

Au milieu des années 80, j’eus l’opportunité d’accompagner Morihiro Saito Sensei lors de voyages aux Etats-Unis et dans six pays d’Europe, en tant qu’interprète. Cette expérience fut mémorable pour moi, elle m’offrit de nombreuses occasions de discuter avec l’un des techniciens érudits de notre époque. Lors des heures d’attente à l’aéroport, dans l’avion, pendant notre temps libre lors des séminaires, nos conversations portaient sur de nombreux sujets tels que les premières années d’entraînement de Saito Sensei avec le fondateur et ses théories sur l’entraînement. Ces déplacements furent aussi une opportunité pour présenter Aiki News à un large public et Saito Sensei était très coopératif. De plus, lors de nos 5 ou 6 déplacements en Italie, nous avons réalisé 5 vidéos pédagogiques avec l’aide de l’un des meilleurs étudiants de Saito sensei, le Docteur Paolo Corallini. Ces cassettes, en particulier celles consacrées au ken et au jo, ont reçu un bon accueil dans le monde entier. Cela m’a aussi permis de me familiariser avec les nombreuses organisations aux Etats-Unis et en Europe.

Liens avec le Daito-ryu

Etant donné notre intérêt pour l’histoire de l’aïkido, au fil des années, nous avons été exposés aux témoignages d’étudiants de la première heure qui mentionnaient le rôle du Daito-ryu Aikijujutsu et de l’instructeur controversé qu’était Sokaku Takeda, sur le développement de l’aïkido. Au départ, j’étais enfermé dans des préjugés classiques aux cercles d’aïkido sur le Daito-ryu et Takeda. Le Daito-ryu était une forme violente de jujutsu disséminée par l’excentrique Sokaku qui était aussi un prodige technique. Son influence sur l’aïkido était significative, mais Ueshiba avait amélioré l’art, en éliminant les techniques dangereuses et en insufflant une dimension éthique. Avec le recul, ce point de vu se tient. Mais il ne permet pas de considérer la richesse et la sophistication technique du Daito-ryu, et minimise le rôle primordial de Takeda en tant que plus grand propagateur des techniques de jujutsu du vingtième siècle au Japon.

Tardivement, en 1985, nous nous sommes rendus à Hokkaido pour faire la première d’une série d’interview de Tokimune Takeda, le fils de Sokaku et actuel Soke (directeur) du Daito-ryu Aikijujutsu. Cette expérience nous a ouvert les yeux et nous avons commencé à réaliser combien les destins de Ueshiba et de Takeda étaient liés, sur les plans professionnels et personnels. Le fondateur de l’aïkido a enseigné le Daito-ryu en tant qu’instructeur certifié (kyoju dairi) pendant 15 ans et a reçu un certificat pour représenter Takeda. L’histoire du Daito-ryu est longue et riche, et de son point de vue, l’aïkido constitue l’une de ses branches. Cet art est le plus actif des quelques écoles de jujutsu encore en activité au Japon et doit être considéré comme un trésor culturel de plein droit. Grâce à nos recherches sur le Daito-ryu, nous avons obtenu de nombreux contacts. Sur le plan personnel et professionnel, mon association avec Soke Kyoju Dairi Katsuyuki Kondo s’est révélée utile. Le point de vue de Kondo Sensei sur le Daito-ryu est basé sur plus de 30 années d’entraînement et sa connaissance de l’aïkido et de son histoire m’ont permis de voir l’héritage du Daito-ryu sous un nouvel angle. Il n’y a aucun doute dans mon esprit, contre toute attente et malgré la volonté de personnes des deux bords de séparer les deux arts, l’aïkido et le Daito-ryu Aikijujutsu seront enregistrés comme des arts apparentés dans les annales de l’histoire des arts martiaux.

L’un des aspects les plus difficiles de la publication d’un magazine spécialisé comme Aiki News fut la production de contenus de grande qualité et le maintien du succès commercial. Ces objectifs ne s’excluent pas mutuellement, mais ce fut un combat pour atteindre cet objectif du fait du nombre limité de pratiquants d’aïkido au Japon. Notre estimation personnelle en rencense 25 à 40 000 actifs actuellement. Bien sûr, de nombreux autres ont pratiqué auparavant, mais le lectorat potentiel est bien maigre comparé aux centaines de milliers de lecteurs des autres publications spécialisées. Face à cette situation, nous avons mis l’accent sur la publication de livres. Le livre tend à toucher une plus large audience, reste dans les rayons longtemps et en cas de succès, peut-être réimprimé autant que nécessaire. Notre premier succès fut Ueshiba Morihei to Aïkido («Morihei Ueshiba et l’aïkido»), publié en avril 1990. Il sera réédité pour la seconde fois au printemps et nous prévoyons la sortie d’un nouveau livre bilingue japonais-anglais plus tard dans l’année. En anglais, nous avons publié The Aiki News Encyclopedia of Aïkido aux Etats-Unis l’automne dernier. Elle contient 800 entrées biographiques et plus de 350 photos et nous avons été heureux de l’accueil enthousiaste qui lui a été réservé. Une édition en français et peut-être en japonais est à l’étude. Nous effectuons aussi la traduction anglaise du best seller Zen and Aïkido («Zen et Aïkido») de Shimizu Kenji et Kamata Shigeo.

Projets futurs

Il est difficile de dire ce que le futur d’Aiki News sera. De nombreux projets de nature historique sont envisageables et un jour, j’aimerais écrire une biographie de Morihei Ueshiba. De plus, il y a beaucoup de choses à faire pour trouver des applications sociales spécifiques de la philosophie de l’aïkido dans ce monde de technologie avancée peuplé d’adultes dont les méthodes pour gérer les conflits ne sont pas plus avancées que celles employées par les primitifs.

Pour finir, j’aimerais remercier les éditeurs de Wushu magazine de m’avoir permis de partager mes expérience et mon point de vue sur l’aïkido et le Daito-ryu avec leurs lecteurs. J’espère que l’approche d’un étranger sur le monde des arts martiaux au Japon permettra aux lecteurs japonais de réfléchir sur la grande valeur de ces arts en tant que richesse culturelle et qu’il réaliseront que le statut international du Japon ne repose pas uniquement sur sa puissance financière ou sur l’exportation de produits manufacturés de grande qualité.