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Article autobiographique (3): Les années 1969-1977

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par Stanley Pranin

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Traduction française: Jocelyn Dubois


Cet article autobiographique de Stanley Pranin, rédacteur en chef d’Aiki News, est le troisième d’une série de quatre, et sa première publication, dans Wushu, un magazine japonais traitant des arts martiaux chinois, date de 1990.


Entrée dans l’armée américaine

Dans ce troisième article, nous reprenons notre histoire au moment où j’ai été incorporé dans l’armée américaine, en octobre 1969, après avoir passé l’été à pratiquer l’aïkido à Tokyo. J’ai suivi une formation de base à Fort Ord en Californie, puis j’ai été affecté à une école de communications radio au Texas. De là-bas, comme nous étions en pleine guerre du Vietnam, vous devriez deviner où j’ai été envoyé…..en Ethiopie, bien sûr ! J’ai passé 18 mois à Asmara, une jolie ville bâtie en grande partie par les Italiens lorsque le nord de ce pays d’Afrique était encore une de leurs colonies. J’ai travaillé en tant que traducteur de français et j’ai pu enseigner l’aïkido sur la base de communications des Etats-Unis où j’étais stationné. Mes élèves étaient essentiellement des soldats américains et des italiens. C’était un bon moyen pour m’intégrer à la culture locale et ça m’a donné l’opportunité de gérer et d’animer un club d’aïkido tout seul.

Après l’Ethiopie, j’ai été renvoyé aux Etats-Unis, à l’institut militaire de langues de Monterey, en Californie, pour enseigner le français. Comme je n’avais pas beaucoup de travail, j’ai pu étudié le japonais à l’institut qui proposait plus de 30 langues. Mon ami, le Docteur Robert Frager, que j’ai mentionné dans mon article précédent, était professeur à l’université de Californie de Santa Cruz, juste à côté. Il m’a invité à enseigner là-bas une fois par semaine et c’est comme ça que j’ai pu poursuivre ma pratique de l’aïkido alors qu’il n’y avait aucun dojo à Monterey. Cela s’est poursuivi après ma libération, je retournais à l’université de Californie pour une courte période et j’enseignais la traduction dans un institut privé de langues à Monterey. Puis, à l’été 1973, j’ai commencé à enseigner l’aïkido dans un dojo de judo du coin. Je voulais démarrer un groupe par moi-même pour ne plus avoir à faire de long trajets en train.

Retour à Monterey, Californie

Lorsque j’étais à Monterey, j’ai commencé à faire des traductions en anglais d’articles japonais sur Morihei Ueshiba avec un ami qui pratiquait l’aïkido, le Docteur Katsuaki Terasawa. Nous faisions ça par intérêt personnel, pour en savoir plus sur le fondateur de l’aïkido. Alors que j’avançais dans mes traductions, mes propres étudiants ainsi que d’autres pratiquants de Californie du nord se montraient très intéressés, car il n’existait presque aucune information sur la vie de Morihei Ueshiba. L’enthousiasme soulevé par mes traductions m’a alors donné l’idée de créer un petit journal contenant des traductions historiques et des informations sur les dojos de la région.

Je me suis attelé à ce projet et le premier numéro d’Aiki News est paru en avril 1974, c’était une publication modeste de 8 pages. Les débuts ne furent pas extraordinaires mais chaque nouveau numéro m’apportait une grande satisfaction à laquelle je prenais goût. D’ailleurs, je n’oublierai jamais mes étudiants quittant le dojo rapidement où ne se présentant même pas lorsque la date de sortie d’Aiki News approchait. La raison en était simple. Après le cours, nous faisions de la mise sous enveloppe. Ca prenait au moins 2 heures, et la promesse d’un numéro gratuit pour les volontaires semblait une récompense bien légère. Pour faire face à cette fuite des volontaires, je tenais la date de sortie secrète et me dépêchais d’apporter des boites de pages imprimées, des agrafeuses ou des enveloppes sur le tatami, avant le départ des étudiants, pour profiter de l’aide de tous !

C’est peu de temps après la publication du premier numéro d’Aiki News que Koichi Tohei Sensei prit la décision de quitter l’Aikikai. J’assistais à une conférence à Los Angeles en Mai 1974, en compagnie de 40 à 50 instructeurs, où Tohei Sensei expliqua les raisons de sa décision. Il y avait un désaccord au sujet de la méthodologie de l’enseignement ; Tohei Sensei était le shihan bucho (responsable technique en chef) et souhaitait que sa pédagogie centrée sur le ki soit adoptée à l’Aïkikai. Nombre d’entre nous avaient des liens avec Tohei Sensei ainsi qu’avec l’Aïkikai et le fait d’avoir à faire un choix entre les deux était une décision impossible. Cette situation a eu de nombreuses répercussions dans toute l’Amérique et a divisé l’aïkido en deux camps. Les amis d’hier étaient devenus des ennemis. Je trouvais cette situation absurde, je ne pouvais pas participer ouvertement aux stages du Ki no Kenkyukai parce j’étais officiellement du côté de l’Aïkikai.

Au bout de 2 ans, mon club de Monterey commençait à bien marcher. Mon cours mono-hebdomadaire à l’école de judo était insuffisant et j’ai converti mon garage deux places en un petit dojo pour pouvoir pratiquer plus souvent. C’était un espace agréable qui pouvait accueillir une douzaine de personnes. Finalement, en 1975, j’ai quitté mon emploi, louer une salle et ouvert un dojo commercial. Je l’ai appelé « Le centre de l’énergie unifiée » (Unified Energy Center) (une traduction littérale du mot « aïki ») et ce ne fut jamais un grand succès commercial. Ma vie était désormais centrée autour de l’aïkido. Ce fut la première d’une longue série de leçons qui m’a montré qu’une bonne idée doit toujours être accompagnée d’un plan d’exécution pratique pour porter ses fruits.

Tout ce temps, je continuais à publier Aiki News. Lorsqu’on commence à sortir une publication régulière, il est toujours tentant de mettre des pages supplémentaires ou d’en améliorer le contenu. Ce qui a aussi des inconvénients. Un meilleur produit demande plus de temps et évidemment plus d’argent. Quelqu’un d’enthousiaste et prêt à passer du temps, accorde souvent peu d’attention à l’aspect marketing du produit. Et tout éditeur à succès vous dira qu’il faut passer au moins autant de temps à promouvoir votre produit qu’à le créer. C’était le cas avec Aiki News et sans cela la modeste collection de films super 8 proposée dans le journal n’aurait jamais duré. Ce que je viens de dire sur l’idéal et la pratique s’applique certainement à Aiki News.

En 1976, des changements sont intervenus dans ma vie privée et j’ai décidé d’abandonner le dojo de Monterey qui était rentable mais ne fournissait pas un salaire d’instructeur d’aïkido à plein temps. En fait, je n’avais pas un sou et vivait dans mon dojo ! Je déménageais au nord de Berkeley en Californie, à côté de San Francisco et m’inscrivait à l’université de Californie à Berkeley, en japonais. Étant à nouveau étudiant, je pouvais toucher une bourse du gouvernement en tant que vétéran de l’armée. Je donnais des cours d’aïkido dans différents dojos, à Oakland et à San Jose. C’était la première étape de mon plan pour faire un long séjour au Japon.

Congrès de la Fédération Internationale d’Aïkido

En septembre 1976, j’ai eu la chance d’assister au congrès de la Fédération Internationale d’Aïkido à Tokyo, en tant que représentant de la Californie du nord. C’était un événement international avec des délégués de plus de 20 nations. J’apercevais pour la première fois des instructeurs japonais célèbres qui enseignaient à l’étranger. Le congrès se déroulait essentiellement à l’hôtel Plaza de Shinjuku. J’étais ébloui par tout ce luxe, l’importance apparente de l’événement et le fait d’en faire partie. Petit à petit, j’ai malheureusement déchanté à cause de tous les comportements et manœuvres qui accompagnaient cette affaire hautement politique. Je trouvais les débats assez puérils, presque drôles. Toutes les décision étaient prises à l’unanimité. Je me rappelle d’un ou deux votes opposés qui furent accueillis par un silence de mort et une certaine incrédulité. L’organisation était ostensiblement démocratique, mais en réalité, tout était décidé à l’avance par les pontes de l’Aïkikai. Que les leaders japonais de l’aïkido prennent les décisions importante ne me dérangeait pas. Ce que je trouvais gênant, c’était cette débauche d’efforts et de moyens utilisés pour donner une impression de démocratie alors que la fédération était dirigée comme un petit dojo.

De retour à l’université de Californie, je dois admettre que j’ai apprécié mon année. Je n’avais pas la pression des examens puisque j’ avais déjà un diplôme. Je pouvais me concentrer sur l’étude d’une matière utile, le japonais. Je pouvais pratiquer l’aïkido régulièrement et faisais partie des quelques instructeurs à l’origine d’une organisation démocratique des dojo d’aïkido de la Californie du Nord. Cette confédération s’est révélée être une bonne solution pour faire collaborer les dojo sans frictions dues à l’ego de chacun. L’Association d’Aïkido de la Californie du nord (Aikido Association of Northern California) existe toujours et est liée à l’Aïkikai tout en gardant son indépendance.

Déménagement au Japon

Mon départ au Japon était prévu pour août 1977. Je me souviens de la nuit précédent mon départ, je me suis couché à 3 ou 4 heure du matin, après avoir terminé le dernier numéro d’Aiki News. Au Japon, je souhaitais m’entraîner au dojo d’Iwama de Morihiro Saito. J’étais très attiré par la culture technique encyclopédique de Saito Sensei, ses mouvements précis et sa grande connaissance de l’aiki ken et de l’aiki jo. Je voulais rester longtemps au Japon tout en continuant la publication d‘Aiki News, aussi je décidais de ne pas devenir uchideshi. La vie d’uchideshi est rude, presque militaire. Il faut être prêt à se dévouer corps et âme à l’entraînement et au service de son instructeur. Tout autre activité n’est que distraction. Cela peut être une expérience très enrichissante, mais il est difficile de mener ce style de vie pendant une longue période.

A cette époque, j’étais 4ème dan mais beaucoup des élèves de Saito Sensei, 1er ou 2ème Dan, m’étaient supérieurs. Mon niveau technique, élevé aux Etats-Unis, était celui des élèves les moins gradés et j’étais frustré comme 8 ans auparavant, lors de mon précédent voyage au Japon. C’était un retour aux bases. Mes partenaires saisissaient de toutes leurs forces ou attaquaient franchement. Il fallait se battre pour trouver la ligne de moindre résistance. Ce type d’entraînement bâtit un corps solide et donne un excellent niveau technique. Nous pratiquions aussi le jo et le ken à longueur de temps. Les techniques étaient rationnelles et arrangées en un système logique de taijutsu et de bukiwaza. De plus, je trouvais que la méthode pédagogique de Saito Sensei était plus éclairante que dissimulatrice, ce que j’appréciais particulièrement.

En partant au Japon, j’avais pris une décision majeure dans ma vie. Bien qu’ayant côtoyé de nombreux japonais et visité le pays, je vivais maintenant parmi eux. Les règles sociales étaient là, claires et nettes. Certaines me convenaient, d’autres non. Le challenge était de poursuivre mes objectifs dans une culture qui contribuait à mes activités et en même temps les gênait. L’attitude des japonais vis-à-vis des étrangers au Japon provoquait chez moi un sentiment mélangé, oscillant entre l’admiration et le rejet. C’est, je crois, le drôle de sort de tout étranger au Japon.

Pour mon dernier article dans le prochain numéro de Wushu, je ramènerai les lecteurs dans le présent. Je décrirai mes aventures en tant que chercheur sur l’aïkido et mes rencontres avec plusieurs grands instructeurs d’aïkido et de Daito-Ryu.