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Article autobiographique (2): Koichi Tohei - Entraînaiment au Japon

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par Stanley Pranin

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Traduction française: Jocelyn Dubois


Cet article autobiographique de Stanley Pranin, rédacteur en chef d’Aiki News, est le second d’une série de quatre, et sa première publication, dans Wushu, un magazine japonais traitant des arts martiaux chinois, date de 1990.

Dans mon dernier article, j’ai décrit les circonstances qui m’ont amené à la pratique de l’aïkido en 1962, ainsi que mes souvenirs les plus forts de cette époque. Je vais reprendre la narration là où je m’étais arrêté. En 1965, j’étais étudiant à l’université de Californie à Los Angeles. En deux ans, j’avais été promu ikkyu par Takahashi Sensei. Mes études me prenaient beaucoup de temps, mais je m’arrangeais pour continuer à m’C le vendredi et le week-end. Mon intérêt pour l’aïkido avait grandi au point que je m’étais inscrit en candidat libre aux cours de japonais de l’université.

A cette période, je m’entraînais principalement à l’Aikikai de Los Angeles. Ce fut l’un des premiers dojos fondés aux Etats-Unis et il est toujours en activité. En plus de l’instructeur principal, la plupart des anciens étaient nisei ou sansei, et certains d’entre eux venaient d’Hawaï où ils avaient débuté leur entraînement. Je me rappelle que plus de la moitié des membres du dojo étaient d’origine japonaise. Certains de ces pionniers de aïkido ont fait beaucoup pour le développement de l’aïkido en Californie ; il y avait notamment Clim Yoshida, Rod Kobayashi, Dan Mizukami, Francis Takahashi et Daniel (Kensho) Furuya.

Cet été là, tout le monde était impatient, nous attendions la visite de l’instructeur en chef (Shihan Kancho) de l’Aikikai Hombu Dojo, le fameux Koichi Tohei. Tohei Sensei était alors l’enseignant le plus connu en Occident, du fait de ses nombreux voyages aux Etats-Unis et de la publication de ses premiers livres en anglais. Il avait introduit l’aïkido à Hawaï en 1953 et y était resté 2 ans pour enseigner. A cette époque, l’image que les occidentaux avaient de l’aïkido était essentiellement basée sur le concept de ki de Tohei qui avait hors du Japon, une influence plus importante que le fondateur lui-même. Il était connu pour sa technique sans égale, facile à comprendre et pour son approche ludique de l’entraînement. Et ceux d’entre nous qui ne l’avaient jamais rencontré l’imaginaient comme un surhomme.

Lorsque Tohei Sensei se déplaçait dans le dojo, ce jour d’été de 1965, je ressentais une forte présence. Son anglais, quoi que bien utile, était difficile à comprendre et il fallait être attentif à chaque mot. Lorsqu’il était sur le tatami pour enseigner, il souriait régulièrement et racontait des anecdotes amusantes pour éclairer les points clés de la technique. Ces déplacements étaient très gracieux et il bondissait souvent lors de leur exécution. Bien qu’assez musclé, et même un peu enrobé, ces mouvements étaient plus dansés que martiaux. Et en même temps, il ne faisait aucun doute qu’il disposait d’une puissance en réserve, utilisable en cas de nécessité.

Elevé en Californie où une attention certaine est portée à la santé, je fus un peu surpris de le voir boire et fumer, mais après plusieurs années de séjour au Japon, je sais maintenant que de telles habitudes n’ont rien de surprenant chez un homme, d’un point de vue japonais. J’ai aussi eu l’occasion de le rencontrer à l’extérieur, il était agréable, sympathique et adepte de la danse.

L’approche pédagogique de Tohei Sensei était la simplicité même. Il commençait par présenter une série d’exercices préparatoires individuels ou par deux, pour apprendre à bouger de manière détendue et circulaire. Il a aussi développé une série de « tests de ki » où l’on vérifie que son partenaire « étend le ki » correctement. Ces exercices étaient très amusants et on pouvait les utiliser pour impressionner ses amis. Je me souviens particulièrement du « bras impliable » et « de la « posture indéracinable ». Tohei Sensei enseignait une base de 50 techniques d’aïkido et chacune était effectuée de manière très personnelle et portait clairement sa marque de fabrique. Il démontrait les techniques d’une manière détendue et ludique, comme pour suggérer qu’une fois les mouvements de l’aïkido maîtrisés, leur exécution devenait un jeu. Il nous encourageait à ne pas développer et à ne pas utiliser la force physique qui interférait avec l’application du ki lors des techniques. En fait nous étions en train d’effectuer un « processus de dés-apprentissage » en reprogrammant notre corps et notre esprit pour gérer la réalité physique d’une façon nouvelle, plus efficacement.

Ce fut une merveilleuse expérience que d’avoir Tohei Sensei avec nous pendant plusieurs semaines, période lors de laquelle plusieurs membres du dojo purent passer des examens, moi y compris. J’ai reçu mon 1er Dan en août 1965, 3 ans après mes débuts.

A l’approche de l’automne, je retournai à mes études qui me prenaient de plus en plus de temps. Je m’arrangeais pour continuer l’entraînement mais j’arrivais à peine à trouver 2 jours par semaine. Aux Etats-unis, contrairement au Japon, les étudiants à l’université doivent consacrer tout leur temps aux études, plus qu’à tout autre période de leur vie.

Tohei Sensei revint à Los Angeles à l’automne 1967 et bien que n’ayant pas beaucoup pratiqué à cause de mes études, j’ai été prié de passer mon examen de nidan sur le champs. Je ne m’étais pas préparé et n’étais très à l’aise. J’ai encore le film 8mm du randori de ce test et je le trouve assez comique, j’y perds le haut de mon keikogi dans la confusion provoquée par les attaques. Malgré tout, Tohei Sensei m’a donné le nidan à cette occasion. Comparé aux standards actuels, je pense que notre niveau de l’époque était plus faible. Mais l’aïkido était un art martial jeune en Occident, et nous n’avions pas beaucoup de professeurs expérimentés. Pour mieux situer les choses, j’ajouterai que par la suite, en faisant des recherches, j’ai appris que dans les années 50, l’Aikikai Hombu Dojo a accéléré la délivrance de dan pour mettre en place un groupe d’enseignant. Concrètement, certains des enseignants actuels connus ont sauté un ou deux dan à leur débuts.

L’année suivante, je partais pour l’université de Berkley en Californie pour préparer un Doctorat sur le langage et la littérature romantiques. C’était l’année universitaire 1968-1969, l’université était le centre de désordres, de manifestations et de révoltes. Ce n’était pas une atmosphère favorable aux études. Et cette année, je me suis impliqué un peu plus dans l’aïkido ; je partageais la charge de l’enseignement au club d’aïkido de l’université avec le Docteur Robert Frager. Vu la situation chaotique sur le campus, l’aïkido est devenu plus important pour moi que mes études. Je décidai donc de partir au voyage durant la pause estivale, dans l’espoir de rencontrer le fondateur de l’aïkido, Morihei Ueshiba, en personne. Une autre raison du timing de ma visite était que j’allais être incorporé dans l’armée à l’automne 1969. Les Etats-Unis étaient embourbés dans la guerre du Vietnam et de nombreux étudiants étaient appelés. Malheureusement, j’ai appris la mort du fondateur, fin avril 1969. J’étais très attristé et pensait reporter mon voyage. Mais réflexion faite, l’appel de l’armée approchant et ne sachant pas quand la prochaine opportunité se présenterait, je décidais de partir quand même.

Je pris le vol Los Angeles-Tokyo le 23 juin 1969 et arrivai à Haneda le jour suivant. Je pris un taxi pour l’Aikikai Hombu Dojo et me retrouvai sur le tatami, quelque heures après mon arrivée. Je participai à une session de gasshuku du club universitaire durant laquelle on envoya, les uns après les autres, les membres les plus forts pour s’entraîner avec moi, jusqu’à ce que je sois si épuisé que je dû m’asseoir ! Ce fut une bonne prise de contact avec le Japon.

J’avais emmené avec moi, 2 lettres de recommandation écrites en japonais par mon ami Rod Kobayashi, l’une pour le Doshu Kisshomaru Ueshiba et l’autre pour Koichi Tohei Sensei. Elles disaient que je souhaitais pratiquer l’aïkido au Japon durant l’été et effectuer des recherches historiques sur le fondateur, Morihei Ueshiba. Il leur était demandé de s’occuper de moi et de coopérer. Le Doshu fut cordial et donna un accord vague au sujet des recherches. Tohei Sensei, de retour de l’étranger peu après mon arrivée, eut une réaction similaire à la lecture de ma lettre.

Avec l’aide du dojo, j’ai rapidement trouvé une maison où loger à Mitaka et ai suivi un entraînement régulier. Je participais aux classes du matin du Doshu, 4 à 5 fois par semaine, à celle du vendredi de Tohei Sensei et régulièrement à celles de Kisaburo Osawa, Seigo Yamaguchi et Yasuo Kobayashi Sensei. L’aïkido de Yamaguchi Sensei me fascinait, bien que presque incapable d’en saisir la moindre bribe tellement son style était personnel. Néanmoins, j’allais à son cour du lundi soir avec sérieux et j’ai même eu l’occasion de pratiquer dans le dojo d’une entreprise où il enseignait. Grâce à un ami, Tom Smith, j’ai eu la possibilité de participé au cours de Shoji Nishio que je n’avais jamais rencontré. Nous nous sommes rendus dans un petit dojo de judo à Sugamo où il enseignait, et j’ai trouvé son approche très dynamique et ne ressemblant à rien de ce que j’avais pu voir jusqu’ici. Après cette visite, je suis venu le mardi et le jeudi pendant 6 semaines.

L’atmosphère au Hombu Dojo était incroyable. Bien que nidan et ayant étudié l’aïkido pendant 7ans, je me sentais peu préparé à l’entraînement intensif dans la chaleur de l’été et à la variété des styles où les mêmes techniques étaient exécutées de manière très différentes. J’essayais d’imiter le style de plusieurs enseignants mais ne possédait aucun style ou base technique propre. En plus, déjà à cette époque, il y avait une division claire au dojo. Lorsque Tohei Sensei enseignait le vendredi, les élèves n’étaient pas les mêmes. Peu de personnes qui venant la semaine allaient au cour de Tohei Sensei. Certains deshi étaient considérés comme affiliés au Doshu et d’autres à Tohei Sensei. Tout le monde savait qu’il existait de fortes divergences d’opinions sur les méthodes d’enseignement et le clash qui allait avoir lieu en 1974 était prêt.

Mes efforts pour réunir des information sur le fondateur ne furent pas couronnés de succès. Je pu acheter quelques livres et quelques anciens numéros du journal Aikido Shinbun publié par le dojo, mais mes demandes au bureau pour obtenir des photos ou des films se révélèrent vaines. Finalement, à la fin de mon séjour, je priai Isao Tamura qui parlait bien anglais, de demander de l’aide à Tohei Sensei dont il était un deshi. Fin août, je fus appelé dans une pièce du 2ème étage du dojo. Il y avait Tohei Sensei, Tamura Sensei et moi-même. On me dit clairement que j’étais considéré comme un élève de Tohei Sensei et qu’en tant que tel, ce fut une erreur de suivre les cours d’autres instructeurs durant mon séjour au Japon. Tohei Sensei critiqua l’approche pédagogique du fondateur et me dit clairement que je devais concentrer mes efforts sur son ki approche de l’aïkido. J’avais 24 ans et n’étais pas préparé émotionnellement à une telle confrontation. Complètement dégoûté, je quittai le dojo dans un état second et me demandais comment j’allais pouvoir continuer mon entraînement d’aïkido après de tels propos sur le fondateur, venant d’un des ses meilleurs élèves. Je rentrai chez moi et me mis à écrire une longue lettre à Rod Kobayashi, qui était proche de Tohei Sensei, lui expliquant en détails ce qui s’était passé, pour avoir son avis. En y réfléchissant et avec le recul, je comprends mieux le point de vue de Tohei Sensei. Dans un contexte de voie martiale, il est tout à fait contraire à l’étiquette que l’élève d’un enseignant suive les cours d’un autre et encore moins de plusieurs en même temps. D’autre part, la forme d’expression du fondateur, usant de termes ésotériques et religieux pour décrire son aïkido, n’est sûrement pas très parlante pour les pratiquants japonais ordinaires, ni pour les étrangers.

A quelques jours de mon départ, je n’allais plus tellement au dojo. J’avais besoin de réfléchir au sens que je donnais à l’aïkido et je devais me préparer psychologiquement à entrer dans l’armée. Je quittai le Japon plein de désillusions mais fort de cette expérience, le temps et la distance furent ensuite de bon remèdes.

Dans l’article suivant, je vous ferais part de mon expérience dans l’armée, des débuts d’Aiki News et de la séparation de Tohei Sensei et de l’Aikikai Hombu Dojo en 1974.

Stanley Pranin
Tokyo, 1er juin 1990