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Article Autobiographique (1): Mes Débuts dans l’Aikido

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par Stanley Pranin

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Traduction française: Jocelyn Dubois

Cet article autobiographique de Stanley Pranin, rédacteur en chef d’Aiki News, est le premier d’une série de quatre, et sa première publication, dans Wushu, un magazine japonais traitant des arts martiaux chinois, date de 1990.

Un américain découvre l’Aïkido dans les débuts de son internationalisation

Stanley Pranin en 2004

En tant qu’américain, je suis surpris d’apprendre que les lecteurs japonais de Wushu puissent s’intéresser à mon parcours dans le monde de l’aïkido. Mais Monsieur Ikushima m’a assuré que c’était le cas et que ses lecteurs seraient heureux d’avoir le point de vue d’un étranger sur l’art de l’aïkido. Bien que je sois quelque peu hésitant, je vais relever le défi. Permettez-moi de commencez par le commencement, de vous raconter ce qui a décidé du travail de ma vie.

Premières impressions lors d’une démonstration d’aïkido

Tout a commencé à l’âge de 17 ans, alors que j’étais au lycée de San Pedro, une banlieue de Los Angeles en Californie. C’était en 1962, et en dehors de quelques notions de judo et de jujutsu, l’américain moyen ne connaissait pas grand chose du Japon et des arts martiaux japonais. Même le Karaté était peu connu, et pour mes compatriotes, ça devait être le nom d’un plat japonais comme le “sukiyaki” ou le “yakitori”. Quoi qu’il en soit, ce jour de printemps, une démonstration d’un art martial inconnu appelé aïkido avait lieu dans mon lycée.

Tous les adolescents présents, moi y compris, étaient captivés par le spectacle de ces techniques dynamiques faites de clés articulaires et de chutes spectaculaires telles qu’ils n’en avaient jamais vues auparavant. Comme je me considérais comme plutôt faible physiquement, cet étrange art de combat oriental a immédiatement captivé mon imagination et le rêve d’un guerrier tout puissant (moi !) faisant face à de multiples assaillants avec quelques mouvements de poignet s’est cristallisé dans mon esprit. Frappé par cet art mystérieux, quelques jours plus tard, en compagnie de plusieurs camarades aussi curieux que moi, je me rendis au dojo d‘aïkido le plus proche pour voir ça de plus près.

Nous avons demandé au professeur d’essayer quelques techniques sur nous. Il accepta gentiment et appliqua sur chacun d’entre nous kotegaeshi, nikyo et sankyo, ce qui fut quelque peu douloureux. Convaincus de l’efficacité des techniques d’aïkido, nous avons regardé l’entraînement et je me suis promis d’essayer cet art martial.

Une scène de violence me poussa à agir

De retour au lycée, l’intense première impression provoqué par l’aïkido se dissipa rapidement et je me préoccupais de choses plus urgentes – les examens et les filles – et pas forcément dans cette ordre. Le semestre scolaire touchait à sa fin et les vacances d’été approchaient dans le sud de la Californie. Je pris un job à mi-temps pour gagner un peu d’argent de poche et me sentait comme un jeune prince en faisant le tour de la ville au volant de ma propre voiture.

Mais un samedi soir du mois d’août, je fis une expérience qui me sortit de mon monde sécurisé d’adolescent. J’étais invité à une fête par un camarade et j’étais impatient d’y être. Le jour J, mes attentes furent comblées, je m’amusais vraiment beaucoup. Quand tout à coup, vers 11 heures, notre bonheur fut interrompu par une pluie de pierres venues de nulle part. Notre joie innocente tourna à la confusion, tout le monde essayait de se réfugier à l’intérieur pour ne pas être écrasé par un de ces objets volants.

Je me suis alors rendu compte qu’un de mes camarades manquait – un jeune homme un peu enrobé d’origine italienne avec une belle voix de ténor – et je sortis dans la rue à sa recherche. Comme lui, j’avais eu l’intention de mettre fin à cet incident. Les responsables étaient un groupe d’une dizaine d’imbéciles connus de tous, plutôt éméchés et prêt à en découdre. Mon ami Gus alla directement vers le chef du gang pour se plaindre de leur attitude. Ils l’ont alors immédiatement encerclé pour l’empêcher de s’enfuir. J’approchais mais les évènements s’étaient accélérés et le pauvre Gus se trouvait bien seul. Il m’avait surpris par son aplomb, parlant sans retenue malgré le surnombre, 1 contre 10 ! Le chef, Mike, était clairement venu pour se battre et quelques secondes plus tard, les coups pleuvaient.

Gus me surpris encore, lors de cet échange de coups de poing, à un moment donné j’eus presque l’impression qu’il pouvait prendre le dessus. Apparemment, les amis de Mike pensaient de même, deux d’entre eux saisirent les bras de Gus par derrière. Mike mis alors en sang le visage de Gus et lui brisa ses lunettes, avec l’aide de ses deux acolytes. Les autres restaient debout à rire et je m’apprêtais à lui prêter main forte. Malheureusement, ou bien heureusement, étant donné mes techniques de combats inexistantes, deux des « spectateurs » m’empêchèrent de mettre fin à leur divertissement. Impuissant, je regardais avec horreur Gus s’écrouler sur le sol, le sang ruisselant sur ses joues. Si seulement j’avais pu faire quelque chose !

Heureusement, le supplice pris fin rapidement devant l’évidence de la défaite de Gus. J’ai aidé le pauvre Gus à se relever et nous sommes rentrés dans la maison pour panser ses blessures. Cette nuit là, je bouillais intérieurement et je jurai que plus jamais une telle chose n’aurait lieu en ma présence. C’est alors que je me rappelai de l’aïkido ! Oui, c’était la réponse, l’aïkido ! Trois jours plus tard, le troisième mardi d’août 1962, je m’inscrivais dans le dojo le plus proche. Cela changea ma vie.

Inscription au club d’aïkido

Le dojo d’aïkido était dirigé par un homme de 28 ans, Virgil Crank. Il était blond, petit mais robuste. Il avait une bonne technique tranchante et était deuxième dan d’aïkido Yoshinkan. Il paraît qu’il était aussi une sorte de héros, à lui seul, il avait arraché le pare-choc d’une voiture et libéré une femme coincée à l’intérieur. C’était un dojo du style Yoshinkan et par conséquent, le premier maître d’aïkido dont j’entendis parler fut Gozo Shioda. Il y avait 20 élèves réguliers et le premier soir, je fus traité gentiment, on me montra des exercices d’échauffement, les bases des roulades (ukemi) et une ou deux techniques de base. Ca me faisait un bien fou d’entraîner mon corps de cette manière et peu à peu je commençais à prendre confiance en moi, à mesure que ma compréhension de quelques techniques s’améliorait. Mes copains de lycée étaient loin d’être heureux de mes progrès en aïkido. Naturellement, j’utilisais, sans leur consentement, leur corps et leurs bras comme matériel d’entraînement et bientôt plus personne ne voulait me serrer la main, de peur que j’applique un kotegaeshi.

A l’époque, sur le continent américain, les dojos se comptaient sur les doigts de la main, les élèves étaient rapidement promus et invités à participer aux démonstrations. Je me rappelle qu’à différentes occasions, après seulement quelques semaines de pratique, je demandais à participer à des démonstrations publiques et mon pauvre corps servit de boulet de canon ! C’était très excitant de se retrouver sur scène à démontrer un art martial alors que quelques semaines auparavant je faisais parti des spectateurs.

Mon nouveau professeur, Isao Takahashi

Vers la fin de l’année 1962, des difficultés financières pesèrent sur le dojo Yoshinkan et nous comprenions alors que l’école allait bientôt fermer. Par chance, l’un de mes camarades m’emmena à l’association de quartier (association chrétienne pour les jeunes garçons ; YMCA : Young Men’s Christian Association) où avait lieu un cours d’aïkido bi-hebdomadaire. Je rejoignais le groupe peu de temps après, et c’est là que je rencontrai Isao Takahashi Sensei, un homme mûr, japonais d’Hawaï, parlant anglais avec un accent et ayant vécu au japon dans sa jeunesse. Takahashi Sensei était gradé en aïkido, en kendo, en judo et eut une grande influence sur moi, les premières années. C’était un grand artiste martial qui avait d’abord étudier l’aïkido à Hawaï avec Koichi Tohei Sensei, depuis 1953, avant de venir en Californie en 1960, pour diriger l’aikikai de Los Angeles. Je me souviens qu’il écrivait toujours des idéogrammes au tableau pour expliquer les techniques et les concepts de l’aïkido en classe. Je le regardais tracer les caractères avec fascination et ce fut ce qui m’amena à étudier la langue japonaise.

Le style de Takahashi Sensei était plus fluide que celui que j’avais étudié auparavant, et il était très influencé par l’approche de Tohei Sensei et son concept du ki. En avril 1963, le Doshu, Kisshomaru Ueshiba, qui venait aux Etats-Unis pour la première fois, donna un cours dans notre club. C’était une date particulière, pouvoir rencontrer le fils du fondateur de l’aïkido en personne. Nous avons aussi eu la visite de Yoshimitsu Yamada et de plusieurs étudiants d’universités japonaises en 1964. Ce groupe fut consterné alors que j’essayais d’attraper le hakama de deux d’entre eux avec mes grands pieds ! Par la suite, un jeune homme nommé Terry Dobson qui avait vécu parmi les uchideshi de l’Aikikai Hombu Dojo pendant plusieurs années, devint notre professeur. Ce sont quelques-uns des évènements qui marquèrent le plus mon esprit, les premières années. Cependant, bientôt j’allais m’entraîner sous la direction du fameux maître d’aïkido, Koichi Tohei et je vous raconterai mes impressions, ainsi que les débuts de l’aïkido en Californie dans mon prochain article.