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Élargir et affiner la notion de self-défense

par Stanley Pranin

Aikido Journal #103 (1995)

Traduction française: André Hincelin

La self-défense peut être définie comme la protection de la vie ou de la propriété de quelqu’un contre une attaque. Dans les cas où des personnes prennent la décision de se protéger, eux et leurs biens, la peur est souvent la motivation la plus forte. Prenons l’exemple d’un jeune homme qui décide de s’inscrire dans une école d’arts martiaux ou à un cours de self-défense Il y est très probablement conduit par une crainte due à un sentiment de fragilité, comme une petite taille ou de la faiblesse. Il a peut-être été récemment victime de l’attaque d’une brute, qui l’a laissé blessé, et humilié aux yeux de ses amis. Adolescent, j’ai personnellement été témoin d’un tel incident violent. Même si je n’en ai pas été la victime, la peur que j’ai ressentie en voyant de près commettre un acte si violent se révéla être le facteur décisif pour mon inscription à un dojo d’Aïkido.

Ou considérons la jeune femme effarée, victime d’un abus physique commis par un homme, et qui décide résolument d’apprendre la self-défense, afin d’essayer d’éliminer la crainte d’un éventuel futur acte d’agression. Dans des exemples comme ceux-ci, les victimes sont animées par des sentiments de peur profondément ancrés. Leurs réponses sont motivées par un instinct de survie, peut-être nuancées par un désir de revanche, et leurs agresseurs sont abaissés au rang d’ennemis. C’est un modèle psychologique bien connu, impliquant la dualité victime/agresseur.

A long terme, de toute façon, l’entraînement à ces disciplines martiales peut produire des résultats inattendus. En plus d’acquérir des compétences en self-défense, les pratiquants améliorent leur condition physique et leur vigilance psychique. Leurs capacités nouvellement acquises vont de pair avec un changement psychologique, qui modifie leurs motivations initiales en autre chose que la peur ou le désir de revanche. Ils peuvent faire le premier pas vers la prise en charge de l’entière responsabilité de leur vie, en réalisant qu’ils ont la faculté de prévenir la répétition de telles situations. Ils découvrent que leur discipline et leurs efforts sont généreusement couronnés de succès, et, par-dessus le marché, leur procurent des bénéfices qui débordent sur d’autres aspects de leur vie.

Bien que la notion de self-défense amène à l’esprit en premier lieu la protection de la vie et de la propriété, elle est parfois utilisée de façon métaphorique pour décrire des processus contre la victimisation dans d’autres secteurs de la vie. La peur née de la menace physique a des parallèles psychologiques dans de nombreux secteurs où nous sentons notre sécurité menacée.

Prenons la self-défense « financière », par exemple. Il y a même un best seller portant ce titre. Presque tout le monde s’est trouvé, à un moment ou à un autre, en difficulté financière. Je me souviens d’une époque où, dans une petite ville, j’essayais de vivre du fonctionnement d’un dojo. C’était un effort épuisant, mois après mois, d’essayer de joindre les deux bouts. La pression psychologique que l’insécurité financière génère peut avoir un effet dévastateur dans tous les aspects de la vie de quelqu’un. Les gens qui se trouvent dans l’embarras budgétaire peuvent chercher sortir de cette situation par l’étude des matières financières. Ils apprennent à analyser comment ils dépensent leur revenu dans le moindre détail, quels frais ils peuvent réduire, et comment épargner et investir avec succès. Comme ils commencent à atteindre leurs buts financiers un par un, la peur de la pauvreté ou de l’insolvabilité recule, et est remplacée par une confiance en soi croissante. Leur délivrance de l’anxiété ouvre la porte à une joie plus grande, et l’effet psychologique « à l’abri du vent » peut même les amener à s’engager dans des activités caritatives. Les gens qui, par leur obstination et leur volonté trouvent la sécurité financière, et, en conséquence n’éprouvent que peu de craintes d’attaques financières, sont les équivalents psychologiques des ceintures noires des arts martiaux, qui se sentent sûrs de leurs capacités à se défendre contre une attaque physique.

Ce concept élargi de self-défense est évidemment aussi applicable au terrain de la self-défense « verbale ». Tout le monde, à un moment donné, a été victime d’un interlocuteur agressif, dans un environnement sociabilisé. Ce peut être un parent, un professeur, un ami, ou n’importe qui parmi ceux qui « fusillent » avec des mots. Que cela soit intentionnel ou pas, ceux qui perpétuent ces attaques verbales affligent des blessures psychologiques qui causent des souffrances aussi réelles que les blessures physiques. Aussi, les victimes qui accumulent les préjudices psychologiques créés par ces sortes de dégâts interpersonnels disposent de plusieurs options. Ils peuvent, par exemple, commencer un travail avec un thérapeute compétent, découvrir pourquoi ils sont touchés par de telles attaques verbales, et comment leur faire face par le futur. En plus d’évaluer leurs forces et valeurs – ce qui est nécessaire pour faciliter la confiance dans un environnement sociabilisé – une compréhension des présuppositions sémantiques et verbales peut conduire au développement de techniques utiles pour traiter les attaques verbales.

Comme anecdote, je me souviens comment, il y a environ vingt ans, j’ai grandement profité de l’étude de la logique formelle, qui couvrait des matières comme la structure du langage et la signification des mots. Un de mes thèmes favoris avait à voir avec les sophismes informels. Cette étude expliquait comment des expressions apparemment logiques s’avéraient en réalité logiquement invalides. Chacun de ces sophismes portait un nom latin. Ce que je trouvais profondément fascinant, c’est qu’on pouvait trouver de nombreux exemples de ce genre d’arguments paraissant plausibles utilisés dans la vie de tous les jours, en publicité, en politique ou tout bonnement lors de discussions avec des amis. Pendant un moment, avant de m’approprier les concepts, je m’amusais en prononçant intérieurement « argumentum ad populum », argumentum at baculum », « argumentum ad miseriam », etc., afin de caractériser ces exemples de fausse argumentation, partout où je les rencontrais. Quoi qu’il en soit, j’ai eu du fil à retordre quand j’ai découvert en analysant quelques-unes unes de mes propres remarques, qu’elles étaient logiquement mangées par les mites. En tout cas, l’équilibre social créé par la compréhension de la façon dont les gens usent ou mésusent de la parole rend les individus plus efficaces communicants, et les aident à parer les « agressions verbales ».

Encore un autre exemple de self-défense en tant que métaphore pour transformer les peurs basiques, pourrait être la « défense » de sa santé. Beaucoup de gens, vers le milieu de leur vie et après, éprouvent une appréhension incessante au sujet de leur état de santé. Nous pouvons corriger cette situation, et les générations plus jeunes peuvent la prévenir, en adoptant exercices physiques et saines pratiques alimentaires régulières. A ce régime de « défense de la santé », peuvent être ajoutés des check-up réguliers pour contrôler, au cours du temps, notre condition physique. Savoir que vous êtes en excellente santé et que vous disposez des moyens de réguler votre condition physique peut procurer une grande assurance psychologique et s’avérer un bon réducteur de stress.

Nous pouvons créer une façon de vivre constructive, et même accomplie, en apprenant à identifier constamment nos craintes et nos carences, puis en passant à l’action concrète et corrective. Les personnes qui prennent l’habitude de contrôler honnêtement toutes leurs activités trouveront qu’élaborer un plan pour le changement et agir selon ce plan, constitue en soi une compétence qui leur permettra de s’approcher progressivement du bonheur que tous nous cherchons.