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Un dilemme différé : Une identité reniée et rejetée

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par Minoru J. Shibata

Published Online

Traduction française: Emmanuelle Perret

Minoru J. Shibata

Au milieu du 20è siècle, O-Sensei Morihei Ueshiba introduisit un art martial, unique à ce jour. Aujourd’hui, il y a de nombreux témoins, partout dans le monde, qui étaient présents, qui l’ont vu, qui ont entendu ce qu’il disait et qui l’ont touché. Il y a aussi une quantité significative d’histoires rapportées et d’anecdotes sur lui et son art, ainsi que des séminaires et des entraînements qui ont proliféré depuis de nombreuses années et qui apparaissent directement reliés à ce qu’il avait fondé. Pourtant, nous trouvons peu, voire pas du tout, de preuve qu’une personne, même celles qui étaient proches de lui, aie compris son aïkido clairement et avec certitude ; ainsi il semble qu’il n’y a pas eu de transmission reconnue de son art. En conséquence, l’aïkido qu’il a fondé reste unique et l’héritage de ce qu’il a fondé existe en tant que séries redondantes de tentatives, d’interprétations invalidées de son idée originelle – ou de quelque autre concept et pratique d’ « aïkido ».

Cette autre façade d’un art commun au but singulier a essentiellement été une combinaison de tentatives d’interprétation qui sont devenues des répétitions monotones. La singularité de l’art semble avoir été exclue par ceux qui ont concentré les chroniques de l’aïkido dans une forme ambiguë de l’art. De plus, cet art est supposé avoir été fondé par une personne idiosyncrasique, légendaire, aux multiples facettes qui a étendu l(es)’art(s) qu’il avait apprit d’autres personnes. Ces efforts et pensées ont clairement été une récupération de ce qu’O-Seinsi avait complètement jeté. Les nombreuses interprétations de son art ont évidemment porté les paradigmes des arts martiaux antérieurs à son aïkido et ils ont été substitués et ajustés à la mentalité contemporaine. Ceci a contribué à élargir un peu plus la séparation d’avec son aïkido. Cette discontinuité a résulté dans un travestissement qui a retardé d’autant plus l’évolution et le développement de l’art martial d’O-Sensei. Les références aux techniques par des notions stupides telles que styles «doux ou dur» ou même aïkido «world class» ajoutent seulement plus de fil à retordre en rendant flou ce qui a été vague depuis le commencement. Quelque part, «aïkido» est devenu une terminologie pour une diversité collective d’interprétations fantasmatiques au lieu d’une diversité provenant de quelque chose d’original.

Les fréquents rassemblements d’ateliers et séminaires pour tous groupes et styles semblent supporter ce qui est déjà là mais n’abordent pas ce qu’il manque. L’admirable effort du partage de l’information et de l’échange d’entraînement à travers des relations d’amitié et d’ouverture est une sur-simplification qui n’aborde pas le vrai problème – comme dans le conte populaire familier de l’empereur sans vêtement, à savoir l’aïkido sans O-Sensei. La plupart des pratiques, sinon toutes, sont des interprétations d’une idée d’ «aïkido» sans réelle validation qu’elles soient l’aïkido d’O-Sensei. Il n’y a pas de limpidité dans ce que l’intégration de la stratégie martiale et philosophique ainsi que les disciplines qui sont pratiquées sont supposés exprimer, satisfaire ou incarner. Son identité est cachée ou n’existe pas et c’est pourquoi, ce pourrait être n’importe quoi. Paradoxalement, sans la présence de l’aïkido d’O-Sensei, le potentiel probable qui est recherché reste limité à autre chose que son aïkido.

Nombre d’entre nous ne pouvons imaginer qu’indirectement à partir de documents passés et d’anecdotes sur O-Sensi, sa personnalité, son caractère et ses relations avec ceux qui lui étaient proches, dont sa famille. Nous trouvons peu de témoignages de pratiquants d’aïkido, religieux ou non, ayant accepté sa spiritualité comme l’essence primordiale à l’intérieur du paradigme d’aïkido. Nous lisons ou entendons plus de choses à propose de son idiosyncrasie que de sa spiritualité.

Nous devons en conclure qu’il y a une variété de réponses à la question : «qu’est-ce que l’aïkido ?» La plupart des analyses, sinon toutes, traitent de la mauvaise question. La question incontestable à se poser aurait dû être «quel est l’aïkido d’O-Sensei ?» Il ne s’agit pas de ses relations aux autres arts martiaux ou de ses relations avec les autres. Il s’agit de sa création, de son unicité et de la compréhension de ce qui doit être mis en lumière. Le problème reste caché par l’ambiguïté implicite et le vague des pratiques qui sont décrites par une abondance d’euphémismes rhétoriques et de rationalisations intellectuelles.

Ce qu’il est advenu de l’aïkido d’O-Sensei est rarement débattu et la complicité probable amenée dans les pratiques actuelles est fascinante en elle-même. Ce qui existe peut être décrit comme des formes d’art de cultes variés sans la fondation du nouveau paradigme du Fondateur. Le cadre de cette activité, telle qu’elle est perçue et pratiquée aujourd’hui, a produit une quantité démesurée d’activité, et cette pratique a pris une vie qui lui est propre et rejoint les autres formes de divertissement. Elle semble être pratiquée comme un art aux nombreuses formes et philosophies, partageant un emballage commun et une sagesse conventionnelle similaire. Cette sagesse inclus le lien rhétorique que l’aïkido qui est pratiqué suit la même philosophie et est fonctionnellement le même aïkido qui a été développé par O-Sensei. C’est un mythe de persuasion, car une telle présomption partage les nombreuses caractéristiques familières et héritage des formes et stratégies passées des anciens arts martiaux – mais n’est pas en accord avec son aïkido. L’essence de la thèse de cet article est qu’O-Sensei a réalisé la futilité de telles attaches pour ce qu’il cherchait. Ce sont les interprétateurs, martialement et/ou intellectuellement orientés, qui ont conservé le déni de la vierge naissance de son aïkido. Maintenir les attaches anciennes et familières apparaissait et était ressenti comme consistant et confortable aux yeux des premiers interprétateurs. Cela fournissait aussi des pseudo carrefours pratiques pour la plupart des pratiquants qui suivaient. Mais l’aïkido d’O Sensei n’était pas une suite ni une extension des anciennes pratiques et a une discontinuité distincte avec les arts martiaux et les concepts philosophiques passés. Le problème d’alors et d’aujourd’hui est le besoin d’explorer ce qui est toujours inconnu, ce qu’il a révélé comme la spiritualité conduisant au nouveau bu. Sa transcendance à la réalité spirituelle et universelle était le fondement du paradigme qu’il démontrait.

Cette thèse retourne au carrefour qui a partagé l’aïkido répandu de l’aïkido d’O-Sensei et remonte le chemin pour atteindre le domaine où il a introduit son aïkido. Cette route, très probablement, était cachée ou abandonnée parce qu’elle n’avait pas les marques familières et confortables des pratiques passées. Le domaine originel qu’O-Sensei a créé pour nos participations aux futures évolutions de son aïkido semble avoir été abandonné prématurément comme une équation partiellement résolue parce que sa réalité n’était pas imaginable. Parmi les nombreuses données traduites et éparses, peut-être qu’il y a assez de détails et de continuité pour connecter les points métaphoriques dans la réalité de son aïkido. Néanmoins, nous n’avons pas à chercher ou attendre la ré-apparition de ce domaine ; il n’a jamais disparu et ne périra pas de l’esprit des individus qui l’ont vu ou ressenti. O-Sensei a prouvé son existence et attendait que nous parvenions jusque-là. Des témoins l’ont entendu répéter à ses jeunes étudiants qu’un jour ils comprendraient de quoi «ce vieil homme» était en train de parler et de démontrer. Dans le passé, les participants voyaient seulement une image virtuelle de lui, en dehors de son domaine, bien qu’ils soient dans la même pièce ou au dojo, a quelques pas ou pouces de lui.

De son vivant, ses développements étaient constamment en progrès, car il essayait continuellement de laisser une marque dans l’esprit de ses étudiants. Avec le recul, il est très clair que le futur de son aïkido dépendait de la maturité spirituelle et du degré de compréhension que les individus pouvaient fournir en fonction de leurs cultures et des générations de l’époque. La maturité, en particulier, requérait la capacité de suivre son impératif pour se libérer complètement des attachements de pratiques antérieures, qu’elles soient philosophiques, rituelles ou autres idées préférées. Les attitudes martiales et culturelles contemporaines des individus étaient une distraction distincte ou une restriction à plus de clarification et purification (misogi) aussi bien qu’à plus de contemplation et méditation. A la place, l’attention digressait habituellement vers des calculs d’efficacité et invincibilité des techniques, mais seulement imaginables. Cette addiction, qui a été complètement éliminée du nouveau domaine, reste clairement présente et visible dans l’héritage actuel de l’aïkido.

Après plus d’un demi siècle, il y a presque autant de raisons terrestres que de nombre de pratiquants pour éviter les changements cruciaux. Pourtant, les individus peuvent persister en se libérant des fers qui les attachent aux bagages familiers et confortables et en choisissant d’entrer sur son domaine. Nous devons entrer dans le but de participer. Autrement, nous pouvons seulement continuer de rêver, parler et écrire de ce qu’O-Sensei démontrait dans le milieu du 20è siècle. Les choix restent ouverts pour les pratiquants qui cherchent la réalité de son aïkido. Les autres, qui préfèrent pratiquer comme d’habitude, peuvent considérer la thèse de cet article comme un état récurrent de la crise identitaire de l’aïkido qui recherche de la clarté.