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Un homme, une vision

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par Stanley Pranin

Aikido Journal #105 (1995)

Traduction française: Flo Ricard

L’autre jour, un membre de la rédaction d’Aïkido Journal était en pleine conversation avec un certain instructeur renomme. Il paraît que mon nom fut mentionné au cours de cette conversation, et l’instructeur révéla qu’il pensait que je m’étais laissé emporter par un “culte de O-Sensei”. Cette remarque m’a certainement pris par surprise, en réfléchissant, j’ai décidé que je n’étais pas du tout offensé.

En même temps, je dois admettre que cela m’a fait réfléchir un instant sur la façon dont d’autres pourraient percevoir l’orientation et le contenu du ce magazine.

Je suis le premier à reconnaître qu’un lecteur occasionnel d’Aïkido Journal pourrait avoir l’impression que nous avons une “obsession” sur le sujet du fondateur de l’aïkido, Morihei Ueshiba. Il est vrai que, parmi les milliers de pages publiées en vingt-et-un ans, la vie et l’art de ce seul individu ont clairement reçu une attention disproportionnée. Pourquoi une telle fixation sur le fondateur? Je dois admettre que cet effort fut occasionné par un intérêt personnel intense que j’ai pour le sujet depuis le début de ma carrière d’aïkidoka.

En 1969, peu après la mort du fondateur, j’ai entrepris un voyage au Japon afin de pratiquer et de satisfaire ma curiosité. J’avais toujours été fasciné et inspiré par le fondateur et je voulais tout savoir sur cet homme extraordinaire. Toutefois, je quittais le Japon dix semaines plus tard découragé par le très peu d’informations historiques existant sur Morihei Ueshiba. Il avait été un des géants des arts martiaux japonais et, à cette époque, il n’existait qu’une seule étude biographique – quelque peu incomplète – se concernant surtout de l’influence de la religion Omoto sur l’aïkido, sans aucune étude technique de l’art du fondateur. En de telles circonstances, il n’aurait pas été possible a quiqonque, excepté ceux qui avaient eu contact direct avec O-Sensei, de saisir l’originalité de son art et de sa philosophie.

Bien qu’il y ait eu un nombre de pionniers dans les arts martiaux japonais du vingtième siècle—Jigoro Kano et Gichin Funakoshi sont deux noms qui viennent immédiatement a l’esprit—la figure de Morihei Ueshiba se démarque non seulement par son expertise technique, mais aussi pour sa vision de l’aïkido en tant que système de self-défense qui assume également le bien-être de l’agresseur. Ce concept était au coeur de son message et la base sur laquelle s’appuyait sa vision du budo comme un moyen d’achever une résolution pacifique. Bien que d’autres pratiquants d’arts martiaux, classiques et modernes, percevaient le sabre comme instrument qui surpassait la mort et la destruction, le fondateur était particulièrement et de façon unique influencé par la pensée de Onisaburo Degushi de la religion Omoto.

Il faisait preuve d’un profond respect pour la sancitude de la vie sous toutes ses formes au travers de la création naturelle. C’est peut-être cette vision bucolique qui explique l’universalité du message de Morihei Ueshiba, qui transcende les frontières culturelles et les doctrines religieuses. Mais l’attrait de Morihei Ueshiba ne s’arrête certainement pas là. Il était de plus d’une façon une figure héroïque, qui vivait des temps mouvementés et dont la vie était liée à celles de beaucoup d’individus exceptionnels de la société japonaise. Le fondateur était un homme d’action qui concentrait son énergie sur son propre entraînement et qui se lança dans un voyage de découverte interne qui culmina en la naissance de l’aïkido. Sur un niveau plus mondain, Morihei était un exemple des vertus du travail, de la persévérance et de l’engagement personnel. Bien qu’étant issu d’une famille aisée et ayant reçu l’aide et le support de son père et de parents riches jusqu’à l’age adulte, il avait toujours mené une vie modeste et n’avait montre aucun intérêt pour les finances. Morihei développa un physique puissant tout en conservant une flexibilité d’enfant tout au long de ces 85 années. Il était essentiellement végétarien et s’abstint d’alcool pour la dernière moitié de sa vie. En somme, il était exemplaire, ce qui attira jeunes et vieux a ses côtés pour près d’un demi-siècle et les incita à se parfaire eux-mêmes.

Nos recherches dans la vie du fondateur ont aussi révélé beaucoup de ses côtés humains. Mais loin de diminuer ses exploits, ces nouvelles informations ont contribué à enrichir notre compréhension d’un homme complexe et de le rendre plus accessible a ceux qui ont choisi la voie de l’aïkido.

J’ai remarqué, durant les années suivant la mort de Morihei Ueshiba, ce que je considère comme une tendance inquiétante à le déifier aux yeux des pratiquants. C’est sans doute dû à la dissémination de certains faits historiques bien choisis et la relégation graduelle de sa superbe technique au rang d’objet de musée. Le fondateur est devenu quelqu’un de peu d’importance dans la pratique des aïkidokas, en dehors d’être un simple portrait sur le mur. Il a également été critiqué par certains comme étant un instructeur ineffectif qui voilait ses cours sous des propos religieux incompréhensibles. Il n’appliquait certainement pas les principes pédagogiques modernes dans son dojo, n’ayant reçu qu’une éducation élémentaire durant l’ère Meiji, et n’avait jamais rencontré de telles techniques d’enseignement. De plus, sa vision du cosmos et son vocabulaire étaient ceux d’un pratiquant Omoto, difficiles à saisir par un non-initié, de la même façon que les pensées philosophiques de l’ouest seraient impénétrables pour quelqu’un ne connaissant pas la tradition judéo-chrétienne. Morihei Ueshiba était une source d’inspiration et un visionnaire dont l’exemple galvanisa des dizaines de milliers d’élèves à se parfaire par la pratique de l’aïkido. Qu’il ait été ou non le meilleur technicien ou le pratiquant d’arts martiaux le plus puissant n’est pas la question. Il avait saisi certaines vérités profondes, applicables universellement, qui proposaient de réelles solutions au conflit dans un monde intimidé par l’existence d’armes de destruction massive.

Voilà les raisons pour lesquelles j’ai été captivé par le génie du fondateur durant toutes ces années et fait de sa vie et son œuvre la pièce centrale des publications Aiki News. Nous continuerons à interpréter tous les aspects possibles de sa vie et à enregistrer et interpréter ses enseignements d’une manière détaillée et consciencieuse. Je prie sincèrement qu’un jour, tous ceux qui sont attirés par l’aïkido aient facilement accès a ses nombreuses visions et découvertes.

Il se peut que ces lignes ne servent qu’à renforcer l’idée qu’Aïkido Journal s’est laissé emporter par un « culte du fondateur ». Mais honnêtement, je ne peux pas imaginer de poursuite plus captivante.