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Quelqu’un va-t-il faire quelque chose?

par Russell Pearse

Published Online

Traduction française: Frédéric Lemaitre

J’ai récemment vécu un incident qui définit pour moi la raison pour laquelle j’étudie l’aikido. L’incident eut lieu à notre piscine locale où mes enfants prennent des cours de nage. C’était un samedi matin normal, rempli par des douzaines d’enfants apprenant à nager et une foule de parents alignés sur les bords de la piscine. Une femme déambulait parmi les gens touchant tout le monde sur la tête en disant, “Dieu est amour”.

Elle continua autour de la piscine en plaçant sa main sur la tête des gens, une activité pas très menaçante, mais quelque peu déconcertante. Elle approcha de la zone où beaucoup d’enfants se mêlaient, attendant que le cours commence, et commença à leur toucher la tête. Un membre de l’équipe de la piscine approcha et lui demanda d’arrêter. Elle refusa. Il prit son bras et lui demanda encore d’arrêter. Elle se retourna brusquement, l’attrapa et essaya de le tirer dans la piscine. Il se dégagea de son étreinte et elle sauta dans la piscine toute habillée. Elle continua à toucher la tête des enfants dans les voies d’eau pendant qu’ils essayaient de la contourner en nageant.

Elle passait de ligne en ligne et comme elle s’approchait de celle dans laquelle ma fille nageait, je me suis approché d’elle prêt à intervenir. Plus elle se rapprochai de ma fille, plus je ressentais un instinct protecteur puissant. La plupart des parents regardaient maintenant attentivement et les enfants essayaient de lui laisser un large espace libre. Quelques membres de l’équipe lui demandaient de sortir de la piscine et de laisser les enfants tranquilles. Un d’eux, un jeune homme, entra dans la piscine et prit son bras, tâchant de l’escorter hors de la piscine. C’était une femme grande et forte et elle le maîtrisa facilement.

A partir de cet instant, les gens étaient un peu indécis et quelques membres de l’équipe étaient sur le bord de la piscine à lui demander de sortir. Elle les arrosa en disant “Dieu est amour”. Le membre du personnel dans la piscine essaya encore de l’attraper mais elle se retourna subitement face à lui de façon agressive et lui cria rageusement, “Non”. A cet instant, la situation était passée de bizarre et indécise à potentiellement menaçante, surtout avec tant d’enfants à côté. Elle était devenue agressive après avoir été placide en un clin d’œil.

Je réalisai qu’il n’y avait personne qui voulait ou pouvait prendre en charge la situation, la plupart des gens se penchaient et regardaient, et le personnel de la piscine était incapable de faire valoir son autorité. Je décidai que l’on devait faire quelque chose et je gravitai à côté en attendant une opportunité. La chef du personnel se penchait vers la femme en disant, “Veuillez quitter la piscine, la police arrive.” La femme se précipita en avant, attrapa son bras et essaya de la tirer dans la piscine. Je fis un pas en avant et attrapai son poignet. Un autre parent avança également et attrapa son bras. Ensemble nous l’avons sortie de la piscine. Comme elle se débatait sur le bord de la piscine, j’ajustai rapidement ma prise et lui imposait une clé de poignet en sankyo. A partir de là, je savais que la situation avait changé de façon subtile. Les circonstances étaient passées de quelque chose d’inconnu à quelque chose que je connaissais concrètement. J’avais une clé en sankyo et pouvait influencer les événements.

Quelques membres du personnel et des parents prirent son contrôle et essayèrent de la soulever et de la faire sortir de la zone de la piscine, mais je dis “Non, laissez là se lever.” Comme elle se relevait sur ses pieds, je resserrais ma prise en sankyo, lui ordonnait “Veuillez me suivre” et la menait dehors loin de la zone de la piscine et des enfants. Je la dirigeais jusqu’à un mur bas de jardin, lui disant “Veuillez vous asseoir” et l’encourageant à le faire en exerçant une pression sur son poignet et son avant-bras.

Elle réalisait maintenant qu’elle était incapable de bouger et essaya de se débattre et de me griffer les mains avec sa main libre, tout en balbutiant et en priant de façon incohérente. Elle essaya d’atteindre mon visage avec sa main mais ne pouvait pas. Elle sembla passer rapidement par différentes humeurs de l’agressivité à la passivité, de la colère à l’invocation, de l’intensité à la déraison. Elle babillait constamment dans un flux de conscience: “Dieu est amour… Le Seigneur est mon berger… Vous serez pardonné de vos pêchés… Sauvez les enfants… ” Ses yeux étaient grand ouverts et fixes et elle semblait peu se rendre compte des choses qui l’entouraient, excepté le fait que je l’empêchais de bouger. De nombreuses fois elle essaya de se lever et de m’opposer son poids et sa force mais un léger accroissement de la pression sur son poignet et un “Veuillez vous asseoir” et elle était incapable de se libérer.

Je la gardais en prise pendant peut-être 15 minutes jusqu’à ce que la police arrive. Je la relâchais et elle se leva immédiatement et essaya de partir. Les trois policiers arrivèrent difficilement à la faire se rasseoir sur le petit mur et à la menotter. Je découvris plus tard que c’était la mère d’un des enfants. La veille, elle avait travaillé à la cantine de l’école de son enfant. Mais quelque chose lui était arrivait - quelque chose avait coulé ou s’était cassé, et elle avait sombré de la raison dans l’irrationalité. Ce fut une expérience traumatisante et je me souviens encore d’avoir regardé dans ses yeux bleus pales et vides et sachant qu’elle n’était pas là. Il n’y avait pas de compréhension ou de prise de conscience d’elle même ou de ce qui l’entourait; il n’y avait que de l’imprévisibilité.

J’ai souvent médité depuis sur notre perception fragile et empirique de la réalité et sur le bien fondé de mon attitude. Nous nous attendons à ce que les gens agissent et réagissent de façon prédictible, et être confronté à l’imprédictibilité m’a forcé à me poser des questions sur mes propres actions. Je réalisais que la plupart des gens ne sont pas armés pour gérer de telles situations et attendent juste en espérant que quelqu’un fera quelque chose pour tout régler. J’ai réalisé que l’aikido m’avait donné quelques outils avec lesquels je pouvais influencer le cours des choses. Bien sûr, ce n’était qu’un incident mineur et non violent, bien que perturbant, une menace ou un potentiel de violence. Mais l’aikido m’a permis de prendre contrôle de la femme et de neutraliser la possibilité pour la situation d’escalader dans des proportions inconnues. Je ne l’ai en aucun cas blessée ni son bras. Je l’ai calmement et pacifiquement neutralisée sans heurt pour quiconque, peut-être seulement quelques instants peu confortables pour elle.

J’ai également réalisé qu’avec l’entraînement vient la responsabilité. Trop souvent les gens restent à l’écart en attendant que quelqu’un d’autre agisse. Je ne dis pas que nous devons nous infiltrer dans la brèche et nous muer en cible de violence potentielle, mais que quelques fois quelqu’un doit prendre les choses en main avant qu’elles ne deviennent incontrôlables. Cela a aussi renforcé mon respect pour la police ou d’autres professionnels dont la profession est de sortir de la foule et d’agir, malgré le danger et la possibilité de se faire blesser. Les policiers sont entraînes à gérer de telles situations, mais en l’absence de la police à qui revient la responsabilité d’agir? L’aikido nous donne-t-il une plus grande capacité à s’occuper de telles situations, et si oui, cette plus grande capacité implique-t-elle également une plus grande responsabilité d’agir?

De nombreuses fois, nous entendons des circonstances dans lesquelles les gens refusent d’agir. Je me souviens de l’histoire d’une femme qui fut tabassée et violée dans une ruelle de New York par un gang de jeunes. Malgré ses pleurs et ses cris à l’aide, personne ne vint à son secours ni même n’appela la police. Il semblerait qu’au moins un douzaine de personnes vivant dans des appartements voisins entendirent ses cris, mais ils supposèrent tous que quelqu’un d’autre ferait quelque chose ou appellerait la police.

Il me semble que beaucoup de choses dans la pratique de l’aikido sont liées à la conscience et au sens des responsabilités. D’actes simples dans les dojos comme la conscience que quelque chose a besoin d’être nettoyé et prendre la responsabilité de le faire nous même, à la conscience que d’autres étudiants s’entraînent à nos côtés et de prendre la responsabilité de ne pas projeter notre partenaire dans une position dangereuse. La conscience des capacités et des faiblesses de notre partenaire et la prise de responsabilité de prendre soin de leur bien être et de ne pas leur faire mal ou les blesser. La conscience de situations potentiellement dangereuses et la prise de responsabilité consistant à les éviter et à les neutraliser.

L’aikido permet de ne répondre qu’avec ce qui est requis par la situation. Dans une situation relativement bénigne, j’ai pu répondre faiblement. Dans une situation plus dangereuse l’aikido offre des outils pour répondre de façon plus musclée. Cela me rappelle une situation impliquant une connaissance qui est un senior pratiquant expérimenté en karate. Il semble qu’il ait été confronté à la rage routière de trois femmes alors qu’il conduisait sa voiture. Quand il arrêté sa voiture les femmes firent de même et l’attaquèrent. Il était conscient de ne pas pouvoir se défendre parce qu’un coup de pied ou de poing de karate aurait infligé des blessures sérieuses ou même pire. Il était également conscient d’être légalement classé parmi les armes mortelles et que s’il avait utilisé ses techniques de karate il aurait pu être poursuivi légalement. En conséquence, il essaya simplement de se couvrir et fini à l’hôpital.

Comme Sensei le dit souvent, l’aikido propose des options. Sortir des rangs et nous mettre dans la position d’avoir un choix d’options pour traiter une situation. L’option d’un coup de poing ou atemi, une projection ou une immobilisation, ou l’option de simplement partir. Nous sommes entraîne à gérer la violence et l’agression et à le faire d’une manière proportionnelle à la menace. Une situation comme celle de la piscine pouvait être gérée par une délicate clé de poignet en sankyo, une plus grande menace peut être traitée d’une façon plus musclée.

Pour moi, c’est une des grandes beautés de l’aikido en tant qu’art martial. On a dit beaucoup de choses de l’aikido en tant qu’art de paix et d’harmonie. J’ai avancé une petite idée dans ce concept lorsque j’ai réalisé que l’aikido est une réponse équilibrée et proportionnelle à une situation donnée. Nous nous servons uniquement de la force requise par une situation et elle est équilibrée avec l’agression. Nous nous fondons à la situation et la force de l’attaquant est retournée contre lui.

Dans toute situation, il y a tant d’options et de possibilités. Si quelqu’un doit faire quelque chose, pourquoi pas nous?