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Mitsugi Saotome (2)

par Stanley Pranin

Aiki News #90 (Winter 1992)

Traduction française: André Hincelin

Dans cette seconde et dernière partie, Mitsugi Saotome, le fondateur de l’Aïkido Schools of Ueshiba, nous fait part de son approche de l’entraînement et du rôle de l’Aïkido en tant que self-défense; il esquisse un de ses rêves pour une “Université de l’Aïkido”, et nous fait partager son interprétation du message de O’Sensei.

J’ai reçu de nombreuses opinions contradictoires, en fonction des personnes à qui j’ai posé cette question : pensez-vous qu’un entraînement fort peut prendre place dès les premiers entraînements ?

Cela dépend de l’âge où l’on commence. Il est difficile de dire clairement ce qu’est un entraînement fort et ce qui ne l’est pas. Si vous dites à quelqu’un, dans la soixantaine, de s’entraîner fort dès le début, il ne le pourra pas, et cela n’est pas nécessaire. Ce genre de personne est déjà physiquement bien expérimentée, aussi n’a-t-elle pas besoin de dépenser de l’énergie de cette façon. Les jeunes gens sont très agressifs, au sens biologique, et il faut qu’ils s’entraînent vigoureusement. Essayer de canaliser des jeunes gens éclatants d’énergie ne marchera pas. Le smog est produit par des moteurs à faible combustion. Aussi j’entraîne les jeunes gens vigoureusement, et ils y dépensent leur énergie. Mais ce n’est pas tout. Il vaut mieux les épuiser rapidement. L’objectif d’un entraînement fort est de leur faire prendre conscience rapidement de leurs limites physiques. Vous ne pouvez pas entrer dans le monde du spirituel tant que vous êtes en deçà de vos limites physiques. Voilà pourquoi je les fais s’épuiser et leur fais pratiquer des techniques rudes.

Il y a des instructeurs seniors qui encouragent l’entraînement doux dès le début. Après trois ou quatre années d’un tel entraînement, l’Aïkido se transforme en danse. Ensuite, les gens commencent à se demander si oui ou non ils peuvent réellement utiliser ce qu’ils ont appris. Si quelqu’un suit les deux types d’entraînements, cela ne se produira pas, et il saura utiliser les techniques d’Aïkido. Par exemple en sculpture, il y a les deux méthodes, dure et douce. Il y a la sculpture où vous partez de quelque chose de dur, pour laborieusement changer sa forme et réaliser une sculpture, et une autre où vous construisez progressivement une forme en utilisant des matériaux doux comme l’argile.

Est-ce que les techniques de la période Aïkibudo accordaient plus d’importance à la self-défense que l’Aïkido tel qu’il est pratiqué aujourd’hui ?

Je crois que oui. Mais la raison profonde du système d’entraînement en Aïkido est la self-défense. Tous les arts martiaux ont pour objectif la self-défense. Il n’y a pas d’art martial ou de voie martiale qui ne soit de la self-défense. En plus, ce qu’il y a de merveilleux avec l’Aïkido, c’est qu’il comprend “la self-défense de l’adversaire”, aussi bien que votre propre self-défense. Nous devons protéger la vie de notre ennemi. Ce sont deux types de self défenses.

Pour parvenir à cela, je pense qu’il est nécessaire d’avoir confiance en soi. D’après vous, d’où vient cette confiance en soi ?

Je pense que, dans une certaine mesure, l’expérience directe est nécessaire. Prenons un exemple simple. Quand j’étais enfant et que j’entendais un bruit fort, mon corps entier sursautait de peur, et mes épaules se soulevaient. Maintenant, je réagis dans mon ventre. Je pense que cela peut être l’un des résultats de l’entraînement en Aïkido.

C’est un exemple. Mais un gaspillage de force n’a pas d’importance, quand il s’agit d’arts martiaux ou d’affaires militaires, utiles en temps de malheurs et de calamités.

Il y a eu récemment un procès à New York, à propos d’un incident dans le métro, où un homme a abattu cinq personnes. Le verdict rendu décida que ce n’était pas un cas de self défense. La question était la suivante : était-il nécessaire de tuer des gens dont la résistance avait disparu après le premier coup de feu ? Il aurait pu, par exemple, tirer dans les jambes.

La façon d’envisager la self défense est complètement différente dans les sociétés américaine et japonaise. Aux États-Unis, tout le monde peut se promener avec un revolver. Le sentiment que l’on a en se promenant en ville ici, est complètement différent du sentiment que l’on a en se promenant en ville au Japon. Il n’y a pas de ville aussi sûre que Tokyo. Si vous n’êtes intéressé que par la self-défense, vous pouvez aller dans une armurerie, et acheter un revolver. Vous n’avez pas besoin de vous préoccuper de nikkyo ou de sankyo.

La raison pour laquelle il est difficile de développer les arts martiaux ‘aux États-Unis est liée, je pense, à son histoire en tant que nation fondée par des colons. Les gens qui ont colonisé les États-Unis portaient des revolvers en toutes occasions. Ils n’ont jamais combattu avec des lances ou des épées. Les peuples d’Europe et d’Asie ont l’expérience d’arts martiaux ne comprenant pas d’armes à feu. On se demande pourquoi la France, pays typiquement européen, a une prédilection pour les arts martiaux; c’est parce que l’intérêt pour les arts martiaux fait déjà partie de son histoire. Mais ce n’est pas le cas pour les États-Unis. Je pense que les Américains cherchent à comprendre les arts comme le karaté ou le kung-fu comme des choses surnaturelles, et qu’ils ne les respectent pas réellement en tant qu’arts martiaux.

À votre avis, quel est l’intérêt des techniques dans le monde d’aujourd’hui ? Quel est l’intérêt de les faire connaître ?

Et bien, le but de l’Aïkido est d’apprendre un concept, ou une façon de penser. C’est une façon d’étudier une philosophie. C’est là quelque chose d’indispensable pour les enseignants. Des enseignants différents expliquent les mêmes techniques de façon différente. Par le processus d’explication d’une même technique, certains fabriquent des gorilles, et d’autres créent des personnages plus humains. Ce n’est pas une question de fédérations, mais de ce que pense l’enseignant. C’est un point important. Laissez-moi dire clairement cela : je n’ai pas eu la sensation que O’Sensei était fort, dans un sens surhumain. Il était particulièrement fort, au sens physique, et il y a des choses que lui seul pouvait faire. Mais ce qui était merveilleux chez lui, c’était le monde qu’il entrevoyait comme possible pour chacun. Je ne le respectais pas seulement en tant qu’artiste martial. Je ne peux pas devenir comme lui, et même si je le voulais, cela n’aurait pas de sens. Par contre, à travers l’entraînement en Aïkido, je peux étudier sa vision du monde. Il a élaboré là quelque chose de merveilleux., possible même pour moi. Je n’ai pas la force de déraciner un pin de trois, cinq ou six pouces de diamètre, comme O’Sensei, et je ne peux donc pas l’imiter. Si c’est bien de cela dont nous parlons, et bien il était simplement une sorte d’homme ayant une grande force physique. Je ne respecte pas O’Sensei pour sa dimension physique. Je le respecte parce que je crois que ce qu’il pensait, ce qu’il cherchait à envisager, était merveilleux, et combien son message est splendide pour le monde à venir. La finalité des techniques n’est autre qu’une méthode pour apprendre cette façon de penser. C’est une méthode pour étudier, et pour s’entraîner.

Voilà ce que je pense, et ma façon d’expliquer est différente de celle des autres enseignants. Mon ikkyo n’y peut pas grand chose, et je suis un homme ordinaire. O’Sensei dirait : “N’importe qui peut devenir un saint”. L’interprétation du saint japonais et du saint américain est quelque peu différente, mais O’Sensei développa une sorte d’auto éducation, ou un système public d’éducation, une méthode d’entraînement où chacun peut atteindre ce niveau, à travers le misogi. C’est là quelque chose de précieux, dans un sens historique.

Dans beaucoup de livres, O’Sensei est dépeint comme un superman, mais ce n’était pas là son but originel, même si je pense certainement qu’il est merveilleux d’avoir ce genre de pouvoirs.

Je pense que l’un des attraits de O’Sensei résidait dans sa force. Quoi qu’il en soit, il y a aux États-Unis des dojos où il se produit des blessures.

Lorsque j’enseigne aux États-Unis, je fais très attention aux blessures. C’est n’est pas quelque chose d’uniquement physique. La vie de quelqu’un peut être détruite. Prenez par exemple le cas d’un musicien, d’un chirurgien, ou d’une dactylo qui arrive pour étudier l’Aïkido, ou qui veut apprendre l’esprit de l’Aïkido. Peut-on détruire les doigts de cette personne ? Lui briser les doigts, ou faire quelque chose qui la rende incapable de s’en servir, équivaut à briser sa vie ou à ruiner ses moyens d’existence. C’est la même chose que de la tuer. Elle pourra peut-être gagner sa vie d’une autre façon, mais cela peut détruire sa raison de vivre. C’est la même chose que de commettre un crime. Cela ne prive pas la personne de sa vie, mais d’une façon différente, c’est un crime de priver quelqu’un de sa raison de vivre.

J’ai eu une fois une très mauvaise expérience. Je m’entraînais, pendant le cours d’un certain professeur, et celui-ci appliqua un ikkyo très fort sur mes épaules droite et gauche, en les appuyant sur ses genoux pendant le contrôle. Après cela je ne fus plus capable de manger sans aide. Je gagnais ma vie comme dactylo, et je ne pouvais plus travailler. Les lésions ont mis six mois à se réparer. J’en vins à réfléchir à qui est responsable quand ce genre de chose arrive.

Je ne peux pas vraiment répondre à cela mais je peux vous faire part de mes idées sur le sujet. C’est là quelque chose qui ne devrait absolument jamais arriver. La question est d’ordre moral. En tant qu’enseignant professionnel, vous ne pouvez absolument pas faire quelque chose comme cela. Si vous êtes enseignant professionnel, assurez-vous de ne jamais blesser quelqu’un, quelle que soit l’intensité de l’entraînement. Si vous n’exercez pas ce genre de contrôle, vous ne pouvez pas être professionnel. Il y a une différence entre un accident, et quelque chose qui est fait en conscience et intentionnellement. C’est une question d’éthique pour la personne qui enseigne les arts martiaux.

Si ce genre de choses se passe dans votre dojo, en assumerez-vous la responsabilité même si vous n’êtes pas directement à l’origine de la blessure ?

Bien sûr. Mais, aux États-Unis, tout en assumant ma propre responsabilité, je n’assume pas le cas de la personne qui fait une erreur en chutant, ou lorsque quelqu’un ne suit pas les instructions du professeur et qu’il s’en suit une erreur. C’est lorsque j’enseigne aux ceintures noires que je suis le plus attentionné. C’est une question d’éthique sociale. Vous ouvrez et vous dirigez un dojo, et s’il n’y a pas d’éthique, le dojo devient une jungle. Qui accepterait de payer pour être instruit par vous ? C’est un comportement antisocial. N’est-ce pas la même chose que vendre de la drogue ? Les gens comprennent que l’usage de la drogue détruit, mais ils continuent à en vendre. C’est là une conduite antisociale et un crime.

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