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Interview de Gozo Shioda

par Stanley Pranin

Aiki News #93 (Fall 1992)

Traduction française: François Ducrocq

Gozo Shioda, le fondateur du style d’aïkido Yoshinkan, a commencé à s’exercer en 1932, à l’âge de dix-sept ans. Soixante ans plus tard, il dirige une organisation internationale d’aïkido unique dont le but est l’harmonie universelle à travers la diffusion de l’esprit de l’aïkido. Dans cette entrevue, Shioda Sensei évoque ses expériences en tant qu’assistant du fondateur de l’aïkido, enseignant l’aïki budo dans les écoles militaires de Nakano et de Toyama, la création du Yoshinkan Aïkido après-guerre, et ses souvenirs d’O-Sensei à la fin de sa vie.

Journal Osaka Asahi

Sensei, dans nos précédents entretiens vous nous aviez aimablement fourni une description détaillée de vos premières années au dojo Kobukan. Plus tard, vous avez assisté Ueshiba Sensei en tant qu’instructeur et avez également enseigné l’aïki budo à Osaka. Comment Ueshiba Sensei en est-il venu à enseigner au bureau du journal “Osaka Asahi Newspaper Company”?

Gozo Shioda
Le président du journal Asahi, M. Murayama, a été poignardé par un membre d’un groupe d’extrême droite. Après cet incident les employés de l’Asahi étaient inquiets car l’attaque s’était produite bien qu’il y eût des gardes de sécurité. Ils ont décidé d’enseigner aux gardes l’autodéfense. C’est comme cela qu’Ueshiba Sensei s’est retrouvé à enseigner au journal Asahi.

Comment M. Murayama connaissait-il Ueshiba Sensei?

M. Murayama ne connaissait pas Ueshiba Sensei personnellement, mais M. Mitsujiro Ishii et Taketora Ogata [1888-1958, journaliste et politicien qui servit dans plusieurs cabinets politiques] a connu Sensei et l’a recommandé en 1933 ou 34.

Ueshiba Sensei a principalement enseigné aux gardes de sécurité, mais il a aussi enseigné à quelques employés du journal Asahi.

Hatsutaro Sugii, le père du Kazuo Sugii qui est actuellement au dojo Ueshiba, était en ce temps directeur adjoint de la publicité au bureau du journal Asahi de Tokyo et il s’est retrouvé très impliqué dans l’aïki. La seule pratique au bureau du journal Asahi ne lui suffisait pas et il a alterné longtemps avec le dojo Ueshiba à Ushigome. Il est tombé très amoureux de l’aïki. M. Sugii m’a gardé en estime pendant de nombreuses années et quand j’ai construit le dojo Yoshinkan en 1965, il est venu chez nous et est devenu une sorte de conseiller. Il est resté au Yoshinkan jusqu’à sa mort. M. Sugii m’aidait à recruter des gens à Koenji et dirigeait la “Special Research Association” (l’association spéciale de recherches).

M. Sugii devait être très motivé.

Oui. Il avait également une merveilleuse personnalité. Il est mort il y a environ dix ans. Pendant cette période, je ne pense pas que le fils de M. Sugii ait beaucoup pratiqué l’aïkido. Il doit être conscient du fait que son père est venu régulièrement à mon dojo.

Sensei, le livre Budo, qui a été édité en privé par le dojo Kobukan en 1938, a été récemment réédité en anglais par Kodansha. Vous apparaissez également sur certaines des photos.

Le journal de Tokyo Asahi a participé aux prises de vues. Je ne sais pas qui a écrit les textes. Apparemment, le contenu a été, en partie, tiré du rouleau de transmission [mokuroku] de Sokaku Takeda Sensei du Daito-ryu. Le texte ne contient pas beaucoup de détails.

Il y avait un livre technique édité précédemment, en 1933, intitulé Budo Renshu qui contenait les schémas techniques dessinés par Mlle Takako Kunigoshi. Pouvez-vous nous dire quelque chose au sujet de ce livre?

Mlle Kunigoshi a suggéré l’idée, en disant, “Cela serait une grande perte si ces merveilleuses techniques n’étaient pas préservées.” Mlle Kunigoshi, qui était douée pour le dessin et les dessins animés, a pris des notes. Mais le livre n’a pas été vendu au dojo. Ueshiba Sensei ne demandait pas d’argent, mais qu’on lui fasse des cadeaux, quelqu’en soit la valeur, même importante!

Parmi les personnalités bien connues pour avoir étudié avec Ueshiba Sensei peu avant la guerre, il y avait Koichi Tohei [directeur du Shinshin Toitsu Aïkidokai] et Kisaburo Osawa Sensei [ancien Dojo-cho de l’Aïkikai Hombu Dojo, 10ème dan, octroyée à titre posthume]. Vous rappelez-vous quand ils ont commencé?

M. Osawa avait permuté au dojo. M. Tohei était un étudiant de l’université Keio peu avant que je quitte le dojo. Il pratiquait le judo et deux de ses aînés, Mori, un capitaine du club de judo de Keio à cet époque, et Umeda, un participant aux championnats étudiants de judo, pratiquaient au dojo Ueshiba.

[A cette époque], Shigemi Yonekawa, Zenzaburo Akazawa, et tous les premiers uchideshi ont dû entrer au service militaire ; c’est ainsi que les personnes les plus âgées sont restées au dojo. M. Minoru Hirai [fondateur du Korindo] dirigeait le bureau. Puisque les jeunes avaient disparus, à chaque fois qu’Ueshiba Sensei était invité pour effectuer une démonstration, il prenait M. Hirai avec lui et c’est de cette façon qu’il a établi beaucoup de contacts. Apparemment Hirai enseignait à Roppongi.

Les écoles de Nakano et de Toyama

Savez-vous comment Ueshiba Sensei en est venu à enseigner aux écoles militaires de Nakano et de Toyama?

Ueshiba Sensei est allé à l’école de Nakano sur la recommandation du directeur de l’école de police militaire, M. Makoto Miura. Puisque l’école de Nakano était située à Nakano dans le quartier de Meguro et que l’école de Toyama était située tout près d’Okubo, elles n’étaient pas très loin du dojo Ueshiba. Ueshiba Sensei a également enseigné à l’Army University Yotsuya et à la Naval Academy |l’académie navale|. M. Sankichi Takahashi était le directeur de l’académie navale et c’est par ce biais qu’Ueshiba Sensei a pu y enseigner. A cette époque, le prince Takamatsu, un des jeunes frères de l’empereur Hirohito, était étudiant à l’académie navale. Ueshiba Sensei lui a régulièrement enseigné le budo comme matière obligatoire des écoles de Toyama et de Nakano.

Je crois qu’il y avait un certain nombre d’étudiants puissants dans les écoles militaires parmi lesquels Ueshiba Sensei a enseigné.

Les étudiants de l’école de Nakano étaient agés de 18 à 19 ans, subissant une formation pour devenir espions. Quand ils étaient diplômés de l’école Nakano ils devenaient officiers, portaient des vêtements civils et infiltraient les pays étrangers.

Il y avait aussi beaucoup de costauds à l’école de Toyama.

Ont-ils pratiqué d’autres arts martiaux dans ces écoles?

L’aïkido était le seul art martial qu’ils pratiquaient. Ils ont également étudié d’autres choses comme les langues étrangères.

Etant donné sa vision spirituelle du budo, Ueshiba Sensei a-t-il eu des scrupules à enseigner à ces espions en formation?

Non. Il lui a été seulement dit d’y enseigner des arts martiaux.

Apparemment un manuel comprenant des techniques d’aïki budo a été édité par l’école de police militaire au début des années 40. Puisqu’il n’était pas possible à Ueshiba Sensei de se rendre dans un si grand nombre d’endroits tout seul et comme il enseignait également au Kobukan et à Osaka, est-ce que les uchideshi l’aidaient aussi à enseigner ?

Oui. D’abord, Ueshiba Sensei allait dans ces endroits pour enseigner et ensuite leur disait qu’un uchideshi instruirait à sa place.

Une fois, Takahashi un fils de lieutenant commandant naval était étudiant et Ueshiba Sensei l’a associé avec le prince Takeda. L’épouse du prince pratiquait également, et quand elle a projeté le jeune Takahashi d’une position assise, ses pieds se sont relevés, l’ont frappée dans le front et l’ont blessée. C’était une chose terrible et j’ai ainsi pris la relève en tant que partenaire. J’ai dû la traiter comme une poupée fragile et c’était vraiment dure! [rire]

Du fait que les militaires soutenaient l’aïkido, Ueshiba Sensei a également enseigné à des ministres de premier ordre. M. Higashikuni, le prince Takeda, le prince Chichibu [un des plus jeunes frères du défunt empereur Hirohito], et à environ six enfants du prince Takamatsu, un autre des jeunes frères de l’empereur Hirohito, qui a également pratiqué l’art.

Démonstration Impériale

Aux environs de 1941, Ueshiba Sensei a donné une démonstration spéciale au Saineikan Dojo dans les sous-sols du palais impérial. Est-ce que ceci s’est produit en raison de son rapprochement avec l’amiral Isamu Takeshita?

Oui. Quand Takeshita Sensei était Grand Chambelan l’empereur lui a demandé qu’on lui montre l’aïkido, ainsi il s’est rendu au dojo Ueshiba. Ueshiba Sensei a répondu, “je ne puis montrer des techniques fausses à l’empereur. Fondamentalement en aïkido, l’adversaire est tué d’un simple coup. Il est faux si l’attaquant est projeté, se relève facilement, pour attaquer encore. [D’autre part], je ne puis démontrer en tuant mes étudiants.” Il a refusé l’invitation de cette façon, mais quand Takeshita Sensei a rapporté ceci à l’empereur il a dit “Je me moque si c’est un mensonge. Montrez-moi le mensonge!” Tsutomu Yukawa et moi avons pris l’ukemi.

Ais-je raison de dire que l’empereur n’était pas réellement présent le jour de la démonstration.

Oui, c’est exact.

Le Prince Mikasa [un jeune frère de l’empereur], le prince Takamatsu et le prince Chichibu étaient présents. Takeshita Sensei était le commentateur et a expliqué les techniques. Cela a été vraiment quelque chose d’effectuer une démonstration devant la famille impériale en ces jours et nous ne pouvions rien faire d’irrespectueux.

Je crois qu’Ueshiba Sensei était malade à cette occasion.

Oui. Puisque Sensei était malade Yukawa l’a attaqué faiblement et a été projeté si durement que cela lui a cassé le bras. Yukawa était vraiment un type fort et il aimait combattre. Nous étions de bons amis et quand je me rendais à Osaka nous sortions souvent pour boire. Il était puissant et pouvait facilement soulever un mortier de pierre d’une seule main. Il est mort jeune après son retour de Mandchourie. Il était vraiment bon en aïkido.

Il dû mourrir pas très longtemps après la démonstration devant la famille impériale.

La démonstration s’est déroulée en 1941, et je pense qu’il est mort en 1942.

En 1941, quand Ueshiba Sensei a donné sa dernière démonstration à Hibiya Kokaido, il a dit “Ma formation technique prend fin aujourd’hui. Dorénavant je me consacrerai à servir les kami [les dieux] et à former mon esprit.”

Depuis que j’ai quitté le dojo en 1941, je crois qu’il y eût des périodes où il n’avait pas de deshi proches. Ses étudiants ont disparu à cause de la guerre. L’entraînement était dur [dans les premiers temps] quand M. Shirata et M. Yonekawa étaient uchideshi. Ce n’était pas chose facile que de s’entraîner au dojo. Sensei était vraiment fort [rire].

Période après-guerre

Apparemment, après la guerre Ueshiba Sensei est passé par quelques moments très difficiles.

Le fait qu’Ueshiba Sensei était conseillé au Butokukai de Kyoto qui était rival de l’organisation de judo du Kodokan n’était pas bon. Quand MacArthur est arrivé, il a dissous l’organisation. Ueshiba Sensei a été catalogué comme criminel de guerre et accusé de crimes de guerre de classe G. Son organisation [le Kobukai] a été démantelée et ses activités arrêtées. Le dojo Ueshiba a aussi été fermé pendant un certain temps et Ueshiba Sensei s’est retiré à Iwama. Puisqu’il ne pouvait plus pratiquer le budo, il a créé l‘“Aïkien” [ferme de l’Aïki] et s’est lancé dans l’agriculture à Iwama.

Je venais juste d’être rapatrié quand je me suis rendu à Iwama, Tadashi Abe était là. Yuji, le fils de Koichiro Ishihara et le président actuel d’Ishihara Sangyo, étaient là aussi. Aux environs de 1947, j’ai passé environ deux mois à Iwama avec ma famille.

Pensez-vous que le fondateur était alors à son meilleur niveau technique ?

Il était au plus fort autour de 1933 ou 34. A cette époque, il avait mûri et était devenu calme.

Je comprends que le Yoshinkan a joué un rôle important dans la renaissance d’après-guerre de l’aïkido.

Après la guerre, le dojo d’Ushigome d’Ueshiba Sensei est devenue un hall de danse pour les forces d’occupation. Après que je sois revenu il a recommencé à prospérer. J’ai été le premier à organiser l’entraînement de l’académie de la défense [Boeichodai] et des départements de police. Quand j’ai quitté le dojo Ueshiba j’ai été traité comme un traître, mais je ne me suis pas senti comme tel. Je faisais des tournées dans 83 départements de police et favorisais vraiment le dojo Ueshiba.

Je ne sais pas exactement combien d’argent mon père a investi dans le dojo Ueshiba avant la guerre. Je suis heureux d’y être allé dans de bonnes circonstances et j’ai été bien traité par Ueshiba Sensei.

Je suis heureux d’avoir passé tellement temps avec Ueshiba Sensei dans sa vie quotidienne car c’était essentiel pour saisir les vérités les plus importantes de l’aïkido. Vous deviez passer du temps près de Sensei pour comprendre chacun de ses mouvements.

Akazawa et Shirata étaient de vrais étudiants, mais ils n’ont pas eût d’aide financière. Sensei m’a pris près de lui parce que j’avais un support financier [de mon père]. J’ai reçu un traitement spécial [rire].

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