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L’entraînement aux kata et l’aïkido

par Diane Skoss

Aiki News #98 (1994)

Traduction française: André Hincelin

Les non-aïkidoka sont souvent troublés quand je parle de kata en aïkido : « Vous voulez dire, comme que ce qu’ils font en karaté ? ». Même la plupart des aikidoka ne connaissent les kata seulement qu’en termes de forme, en opposition à application, ou en référence au système d’entraînement aux armes, seul ou à deux, de Saito Sensei. Manifestement, Morihei Ueshiba n’approuvait pas la méthode d’entraînement par kata, croyant que des préarrangements « statiques » de techniques gêneraient la transmission directe et spontanée des techniques depuis les divinités. Ainsi, dans la plupart des styles d’aïkido, les kata, en tant qu’ensemble de techniques préarrangées, ne sont pas utilisés comme méthode d’entraînement de base. Kenji Tomiki, comme son maître Jigoro Kano avant lui, estimait que les kata étaient un outil pédagogique valable, et les incorpora à sa méthode. Aujourd’hui, la plupart des pratiquants du style Tomiki pourraient vous dire qu’un kata est un ensemble de techniques pratiquées avec un partenaire, afin d’enseigner les principes de base de plusieurs aspects de l’aïkido de Tomiki.

En fait, le terme de kata comprend toutes ces significations… et bien d’autres. Donn Draeger définit le kata comme « forme préarrangée » et poursuit son explication dans son livre Classical Bujutsu (p.56) : « le kata devint … la méthode centrale d’entraînement pour tous les bujutsu … (car) c’est la seule façon de mettre en œuvre l’action qui caractérise le bujutsu, sans blesser ou tuer les pratiquants. » Assurément, pendant le Sengoku Jidai (Période des Royaumes Combattants[1]) le guerrier avait maintes occasions de tester sur le champ de bataille des techniques directes et spontanées. Il préférait axer ses périodes d’entraînement sur le perfectionnement de compétences capables de créer le fonds d’où surgiraient de telles techniques, quand nécessaire. Cela passait par d’innombrables répétitions de kata, pratiqués avec un partenaire « agissant » (shidachi) et un autre « recevant » (uchidachi).

Évidemment, les guerriers étaient prêts à risquer leur vie sur la base de ce genre d’entraînement, peut-être parce qu’ils croyaient que beaucoup de ces techniques et séquences de kata, créations du fondateur du ryu, étaient d’inspiration divine. De toute façon, les kata intégraient les connaissances et expériences acquises victorieusement sur le champ de bataille, que ce soit individuellement par un génie martial ou collectivement par l’accumulation des pratiques de plusieurs. Chaque technique (parfois nommée kata, à la confusion des occidentaux) dans une séquence de kata représente une situation spécifique d’étude – maïa, kamae, type d’attaque, arme – et les séries étaient organisées de diverses façons, le plus souvent selon une complexité croissante, afin d’insister sur un enseignement spécifique. En utilisant ces séquences raisonnablement sécurisées et préarrangées, les guerriers pouvaient s’entraîner jusqu’à la limite, afin de développer leurs réflexes, leur intuition et leur courage, dans le but de survivre lors d’une bataille.

Les kata étaient considérés comme un composant essentiel de la « trempe » spirituelle de l’entraînement, trempe qui gagnait en importance au fur et à mesure que les traditions classiques se développaient vers des directions pacifiques. « Les kata sont pleins de koan –devinettes – physiques qui provoquent des remises en question techniques. (Draeger, Classical Budo, p.52). Un processus d’apprentissage intuitif par l’action doit apparaître pour résoudre ces énigmes, et ce processus de recherche révèle progressivement les vérités techniques et spirituelles essentielles à la maîtrise.

Les kata existent également dans la plupart des arts martiaux japonais modernes, bien que leur signification soit sérieusement en danger de disparition avec le mouvement de « sportification ». Le fondateur du judo, Jigoro Kano et son élève Kenji Tomiki croyaient tous deux que l’entraînement aux kata devait exister aux cotés de l’entraînement en randori ; le kata est le laboratoire, alors que le randori, ou pratique libre, est l’épreuve-test. Kano, après consultation de maîtres de jujutsu, développa des différents kata Kodokan pour démontrer les principes du Judo et pour fournir un mode d’entraînement où les pratiquants peuvent examiner les techniques dans des conditions idéales, afin de pénétrer leur essence véritable. Dans les kata Kodokan, « toutes les techniques sont des guides pour économiser l’énergie, selon le Principe [de l’Efficacité Maximale] » (Otaki and Draeger, Judo : Formal Techniques, p.27).

Tomiki avant l’intention de concrétiser dans ses kata les principes de son aïkido, mais contrairement au judo où l’étude des kata intervient habituellement quand un pratiquant est à l’aise avec les rouages d’une technique et a l’expérience du randori, dans l’aïkido de Tomiki, le randori-no-kata sert d’introduction à la technique. Ainsi, ce kata de base procure une sorte de copie idéale à partir de la quelle chacun peut saisir l’essence des principes, et apprendre à les adapter aux différentes situations rencontrées dans un randori. Quoi qu’il en soit, Tomiki Senseï se sentait concerné par le fait que son art ne se transforme pas en « aïkido sportif », et afin de créer un cadre et une structure pour l’apprentissage des techniques que lui et son partenaire Hideo Ohba avait apprises de Ueshiba Senseï, ils ont créé ensemble ce qui est connu comme les six koryu-no-kata, ou kata classiques. Constitué de trente cinq à cinquante techniques, chacun de ces kata vise un résultat technique différent, en utilisant à la fois des techniques et des attaques qui pourraient être dangereuses dans le cadre d’un randori. Le répertoire ainsi produit est un peu différent de l’aïkido pratiqué par les autres styles,et grâce au génie de Tomiki et de Ohba, nous pouvons récolter les divers bénéfices de la méthode d’entraînement par kata.

Il est de toute façon vital que ceux qui s’engagent dans l’entraînement par kata conservent à l’esprit que O’Senseï était absolument gardien de l’usage. Le tout, avec les kata, ou formes, est d’être capable de finalement les dépasser : shu, ha, ri (respecter la forme, briser la forme, oublier la forme). Un entraînement vigoureux dans les formes n’est que les premiers pas. Quand nous pratiquons les kata dans tout art martial ou voie, nous partageons un héritage laissé par nos maîtres – les indices qui indiquent le chemin pour s’évader de la forme sont inclus dans les formes elles-mêmes. Notre tâche est de les trouver.

Apostille

1. Les traductions de « Sengoku Jidai » varient d’un auteur à l’autre : Ère (ou Période) des Guerres Civiles, Ère (ou Période) des Provinces en Guerre, Grande Guerre Civile. De même, elle se situe, selon les sources, entre 1478 ou 1490 (début) et 1573 ou 1603 (fin). (NdT).

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Diane Skoss a fondé Koryu Books en 1996, et est la créatrice de www.koryu.com. Avant de déménager à Tokyo en 1987, elle obtint un Master of Library Science et un MA en anglais. Elle fut Managing Editor de Aiki News/Aiki Journal pendant six ans à partir de 1990, et fut chargée de la production de la majorité des livres publiés par Aiki News entre 1990 et 1996. A la fin de 1997, elle retourna aux USA, où elle et son mari installèrent un dojo dans le New Jersey. Aujourd’hui 4ème dan Jiyushinkai et 4ème dan JAA, son entraînement commença avec l’aïkido de Tomiki en 1982, à l’Université d’Indiana. Après avoir commencé le jukendo (baïonnette) et le tankendo (sabre court) en 1990, avec Wakimoto Yasuharu, hanshi 8ème dan de la All Japan Jukendo Federation, elle possède maintenant le 5ème dan en jukendo et le 3ème dan en tankendo. En 1991, elle commença son entraînement en Shinto-Muso Ryu avec Phil Relnick (menkyo kaiden) ; elle a obtenu le okuiri-sho et détient également le 3ème dan de jodo de la Zen Nihon Kendo Renmei, le 2ème dan de jodo dela Jodo Federation of US. Entrée à la Toda-ha Buko-ryu de Nitta Suzuyo Soke en 1993, elle obtient son okuden. Elle s’est également entraînée au atarashii naginata et au judo. Pour plus d’informations, voir le portait de Wayne Muromoto dans Furyu, The Budo Journal, n° 4, 33-34. Éditeur de Koryu Bujutsu et et de Sword&Spirit, les deux premiers volumes de la série « Classical Warrior Traditions of Japan ». Vous pouvez la contacter à dskoss@koryubooks.com