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Entrevue avec Seiseki Abe

par Stanley Pranin

Aikido Journal #114 (1998)

Traduction française: Damien Gauthier

Le célèbre calligraphe et maître d’aïkido se souvient de ses expériences en tant qu’élève et professeur de Morihei Ueshiba.

1 - LA VOIE DU PINCEAU

Sensei, vous êtes un maître calligraphe réputé. Comment avez-vous débuté votre parcours de la “voie du pinceau” ?

J’ai été longtemps professeur, d’abord à l’école élémentaire, puis dans une école de filles, et enfin au niveau collège, lycée et universitaire. Pendant cette période, je me demandais souvent : “Quelle est la chose la plus importante que je puisse transmettre à mes élèves ?” L’une des réponses que j’ai trouvées était: “apprécier, chérir et honorer ses parent”. Cette conclusion était probablement influencée, au moins en partie, par la tradition culturelle japonaise qui consiste à privilégier d’abord sa famille et ses ancêtres avant de penser à soi.

Dans mon cas, il se trouve que mon père était un calligraphe talentueux, aussi je me suis dit que la meilleure manière de “l’honorer”, en quelque sorte, était de prendre moi-même le pinceau. Cela devint l’un des buts de ma vie. Coïncidence, le nom de ma mère était “Fude”, ce qui est aussi le mot japonais pour “pinceau” ! Quoi qu’il en soit, il me paraissait évident qu’une partie de mon destin consistait à tenter de faire de moi un calligraphe.

Mon père avait étudié la calligraphie auprès d’un calligraphe réputé d’Osaka nommé Ekido Teranishi, son style a donc été influencé par Teranishi dans une certaine mesure et il est devenu assez habile. Il m’est venu à l’esprit que j’étais probablement son successeur et c’est comme ça que j’ai moi-même commencé la calligraphie.

Est-ce que la calligraphie est une tradition dans votre famille ?

Oui, depuis assez longtemps semble-t-il. Aussi loin que je me souvienne, toutes les pièces de notre maison ont toujours été décorées par les oeuvres calligraphiques encadrées des générations précédentes.

2 - DECOUVERTE DU MISOGI

J’ai entendu qu’à un certain moment dans votre carrière de calligraphe vous vous êtes trouvé dans une sorte d’impasse - une période de stagnation, si vous voulez - et c’est à ce moment que vous avez découvert un groupe nommé Misogikai qui vous a aidé à franchir ce cap. Pouvez-vous nous en dire plus à ce propos ?

La progression d’un calligraphe se fait par étapes. Au début, vous apprenez comment travailler la “forme” ou l‘“aspect” des caractères. Heureusement, il y a tant d’exemples de formes magnifiques - on peut même remonter jusqu’à la dynastie des Han en Chine - qu’il y a peu de chances de stagner lorsqu’on explore la forme. Là où j’ai commencé à éprouver des difficultés, c’est dans ma recherche de la “ligne” (même si “ligne” est un terme un peu simpliste), qui est l’étape suivante une fois que l’on maîtrise suffisamment la forme. Lorsque vous abordez la ligne, des concepts comme l’”épaisseur” et la “finesse” sont assez faciles à comprendre, mais vous devez en plus travailler la “profondeur” et la “platitude”. La platitude est aussi relativement facile à comprendre, donc ce qui me posait problème c’était d’ajouter de la profondeur à mes traits de pinceau. Cette profondeur est plus ou moins invisible à l’oeil, mais c’est quand même une des qualités qui donnent vie à une oeuvre calligraphique. A tel point qu’en fait, cela peut véritablement être considéré comme le coeur et l’âme de la calligraphie japonaise. Le degré d’épaisseur ou de finesse est une qualité relativement évidente qui détermine si une ligne porte le niveau d’énergie ou de vigueur désiré, mais des qualités comme la profondeur (et aussi la “hauteur”) sont invisibles et donc beaucoup plus insaisissables.

C’est à ce point que ma progression en tant que calligraphe s’est trouvée dans une impasse. C’est vers cette époque que j’ai rencontré pour la première fois le Misogi no Renseikai (Association de Développement du Misogi) de Kenzo Futaki. Kenzo Futaki était un Docteur en Médecine et un étudiant d’avant-guerre de Morihei Ueshiba. Ce Misogikai était un groupe dédié à l’exploration et l’enseignement de méthodes permettant de puiser dans une sorte de force “psychologique” ou “spirituelle” qui va au-delà de la simple force physique - on pourrait aujourd’hui appeler cela misogi (purification) pour développer le “ki”. Cela ressemblait exactement à ce dont j’avais besoin. Le délai d’inscription était déjà dépassé, mais ils firent une exception pour moi et j’ai pu assister à la première session, qui s’est déroulée comme une sorte de “camp d’entraînement” comprenant environ une semaine de séminaires.

Est-ce que le Misogikai était la propre création de Futaki Sensei ?

Oui, c’est lui qui l’avait créé, même si les méthodes d’entraînement utilisées étaient dérivées de celles formulées par Bonji Kawatsura [philosophe qui a organisé et formalisé la pratique japonaise du misogi], qui étaient enseignées au Misogikai par un des élèves de Kawatsura Sensei, Ken Tatsumi.

Quelles étaient ces exercices ?

Il y en avait huit principaux. Rester sous l’eau froide (mizu no gyo) est l’un des plus connue. Ces huit pratiques incluaient norito no sojo, mizu no gyo, furitama no gyo, ameno-torifune no gyo, chinkon no gyo, otakebi okorobi et ibuki no gyo, genshoku no gyo, et bunkon no gyo.

Ces pratiques sont-elles liées à la religion Omoto ?

Ce que Futaki Sensei et Kawatsura Sensei faisaient ne se basait pas sur la religion, mais sur les us et coutumes japonais. Les exercices de misogi ne sont vraiment rien de plus qu’une formalisation particulière de diverses coutumes couramment suivies jadis par les japonais dans leur vie quotidienne. En d’autres termes, elles ne sont pas dérivées du Bouddhisme Indien ou du Confucianisme Chinois, mais bien d’anciennes pratiques japonaises qui sont clairement documentées dans des ouvrages comme le Kojiki (Chronique des Choses Anciennes). Le travail de Kawatsura Sensei a consisté à les structurer en formes accessibles à tout le monde.

Kawatsura Sensei a-t-il écrit des livres sur le misogi ?

L’un des meilleurs est Bonji Kawatsura : Oeuvres Complètes. Même s’il est écrit en chinois classique (kambun), c’est probablement l’ouvrage le plus accessible sur le misogi pour la plupart des japonais. La manière dont le sujet est traité donne au lecteur une bonne idée des pensées de Kawatsura Sensei, néanmoins, comme c’était un philosophe et un spécialiste des religions, l’argumentation devient par moments assez subtile et difficile à suivre. A l’opposé, Futaki Sensei était un médecin formé aux sciences médicales modernes, donc il était plus facile à comprendre. C’était aussi un spécialiste du Kojiki et il présenta au Misogikai ses interprétations du Kojiki et des norito qui sont des déclarations ou des prières codifiées, formulées en langue classique et adressées aux divinités présentes dans les rituels Shinto.

Ces interprétation faisaient-elles partie du programme du séminaire ?

Oui. En fait, c’était un des objectifs du séminaire. Entre les sessions d’exercices sous l’eau froide nous écoutions les conférences de Futaki Sensei sur ses interprétations du Kojiki et des norito. Les exercices sous l’eau froide duraient entre trente minutes et une heure, quatre fois par jour (un le matin, deux l’après-midi, un le soir).

Futaki Sensei était aussi un fervent avocat du régime à base de riz brun complet. Réduire votre consommation de nourriture est l’un des aspects les plus difficiles du misogi, mais c’est considéré comme important selon l’idée que manger en quantité normale limite votre esprit à des pensées “normales”. Le riz brun est bon pour ça car c’est une des meilleures nourritures que vous puissiez donner à votre corps. Le fait qu’il ne soit pas décortiqué le rapproche du riz vivant - il va pousser si vous le plantez par exemple -, donc en manger juste un peu suffit. Cette réduction de la consommation de nourriture “assistée par le riz brun” est la première étape. Ensuite vous commencez les exercices sous l’eau froide. Bien sûr, verser de l’eau froide sur votre corps vous refroidit, ce qui vous amène à la pratique du furitama et plus tard du chinkon kishin. Tout ceci représente un ensemble de pratiques destinées à atteindre un certain niveau d’illumination, à ressentir un état de grande hauteur et profondeur spirituelles difficile à exprimer en mots, un état d’esprit et de conscience où nous savons réellement ce que cela signifie de vivre et d’être vivant.

3 - RENCONTRE AVEC UESHIBA SENSEI

La pratique du misogi vous a-t-elle permis de sortir de l’impasse où vous vous trouviez pour votre calligraphie ?

Cela a changé mon attitude et ma manière de penser pour la calligraphie. C’est aussi à la même période que Futaki Sensei m’a recommandé de me mettre à l’aïkido. Il m’a dit : “Notre nation est le berceau d’un budo aussi merveilleux que celui-là, et je vous recommande vivement de l’adopter si vous en avez un jour la chance. Vous, les jeunes d’aujourd’hui semblez perdre un peu espoir, et je pense que cela vous ferait du bien”. Sa technique était si impressionnante que je savais déjà que l’aïkido ferait partie de ma vie, même si je ne savais ni où ni quand j’allais trouver un professeur. Avec la guerre qui s’intensifiait, Morihei Sensei parlait rarement à n’importe qui et passait la plupart de son temps à enseigner dans des lieux comme l’école de Toyoma ou l’école de Nakano, ces institutions militaires spéciales où il exerçait.

Votre étude du misogi et du Kojiki ont dû vous préparer naturellement à l’aïkido. Comment avez-vous finalement rencontré Ueshiba Sensei ?

Bansen Tanaka [1912-1988] a ouvert un dojo d’aïkido à Osaka en 1952. Le lendemain de l’ouverture du dojo je suis passé par là et j’ai aperçu le nom “Tsunemori Ueshiba” à l’entrée. Même si Tanaka et moi nous connaissions, je ne savais pas qu’il pratiquait l’aïkido. J’ai vu qu’il était à la maison et je suis donc entré en disant “J’ai vu le nom sur la plaque. Ueshiba Sensei est-il vraiment là ?” Il me répondit qu’il était effectivement là, et que le dojo avait ouvert la veille. Ueshiba Sensei est arrivé en personne un peu plus tard et c’est ainsi que je le vit pour la première fois. Lorsque je me suis présenté comme un étudiant de Futaki Sensei, il commença à s’intéresser immédiatement à moi et me dit aussitôt d’entrer. Il a alors commencé à parler de toutes sortes de choses compliquées au sujet de concepts très sophistiqués en rapport avec le chinkon kishin ou autres. Il continua ainsi pendant un bon moment, et quand il eut enfin fini il me dit : “C’est tout pour aujourd’hui. Revenez demain !”

Et vous êtes devenu son élève à partir de ce jour ?

Oui, et je me considère d’autant plus chanceux qu’à cette époque il acceptait rarement de nouveaux élèves. En ce temps là il refusait généralement de vous enseigner si vous n’étiez pas pourvu d’au moins deux recommandations formelles.

4 - INFLUENCE DE L’AÏKIDO SUR LA CALLIGRAPHIE

Quelle influence éventuelle a eu la pratique du misogi et de l’aïkido sur votre calligraphie ?

Les trois se rejoignaient selon moi. L’aïkido, par exemple, ce n’est pas tordre des poignets, faire mal, ou projeter les gens ; il s’agit de cultiver le “ki”, ce qui est clairement différent. On peut dire la même chose de la calligraphie. Il y a cinq ou dix mille caractères que l’on peut peindre en apprenant la forme et la ligne, mais dans l’absolu nous recherchons quelque chose qui est au-delà ce ça, et ce quelque chose n’est rien d’autre que le “ki”. Aussi la calligraphie et l’aïkido devinrent exactement la même recherche pour moi et je commençai à pratiquer les deux aussi fort que le pouvais.

Vous avez un jour souligné que “l’essence de la calligraphie réside dans le kokyu (lit. souffle/respiration)”. Est-ce le même type de kokyu que nous trouvons en aïkido ?

Exactement le même.

Cela nous amène à la question “Qu’est-ce que nous enseignons exactement quand nous enseignons la calligraphie ?” Nous enseignons la forme et la manière de dessiner les caractères, bien sûr, mais je pense que si nous sommes incapables de transmettre un “supplément d’âme”, alors la calligraphie perdra son âme et n’intéressera plus personne.

Ce “supplément d’âme” est donc très important, n’est-ce pas ?

Oui, en effet. Hélas, même si la calligraphie est assez populaire de nos jours, j’ai le sentiment que dans la plupart des cas elle n’offre pas la possibilité de découvrir ce “supplément d’âme”.

Voulez-vous dire que c’est quelque chose que l’on doit développer seul, à travers une pratique sincère et un travail personnel ?

Oui, et une fois que vous l’obtenez, vous commencez à éprouver l’étendue de vos capacités en travaillant sur des grandes surfaces ou en transmettant ce que vous avez appris - ce que vous avez glané - à la génération suivante. En d’autres termes, à ce moment vous vous focalisez soit sur des défis que vous vous lancez à travers le travail, soit sur la possibilité de transmettre ce que vous avez aux autres. Ce sont les deux voies possibles.

Comment Morihei Sensei en est-il venu à aborder la calligraphie ?

Je pense qu’en réalité il en avait fait un peu avant que nous nous soyons rencontrés, même si je doute que beaucoup de ses travaux aient été conservés.

En 1954, j’ai accompagné Morihei Sensei à Shingu pour y assister à l’ouverture du dojo de Michio Hikitsuchi. Nous y sommes restés environ un mois, et comme Morihei Sensei détestait voir les gens ne rien faire, il me dit d’enseigner la calligraphie entre les cours d’aïkido. Un photographe du nom de Kubo rassembla un groupe d’étudiants et du jour au lendemain j’avais un travail a mi-temps !

Morihei Sensei me regardait enseigner et petit à petit il commença à s’y intéresser lui-même. Avant que je ne m’en rende compte il déclara : “Bon, peut-être que je vais en faire un peu…” La première chose qu’il traça fut le mot “aiki”, mais je ne sais pas où cet ouvrage se trouve maintenant.

Après notre retour de Shingu il commença à venir chez moi et à passer des journées entières à pratiquer la calligraphie. Cela semblait être son plus grand plaisir.

Comment était-ce d’enseigner à votre propre professeur ?

Il était mon professeur d’aïkido, donc naturellement il était plus ou moins impensable que je lui “enseigne” selon la méthode standard, c’est à dire en lui donnant en exemple de mon travail à recopier. Je lui ai simplement demandé d’observer mes coups de pinceau.

En me regardant il disait toujours des choses comme “Ah oui, je vois que l’on peut écrire ça comme ça !…”

L’une des choses les plus difficiles était qu’il peignait tout si vite que j’avais du mal à déterminer l’espace pour la signature. Il y a un seul endroit convenable pour la signature, vous voyez, aussi j’essayais de trouver le moment précis - en utilisant une sorte d’aiki, vous savez - pour montrer ce point de telle sorte que cela s’accorde avec ses coups de pinceau et n’interrompe pas le mouvement.

Il y a une calligraphie inhabituelle que Morihei Sensei a faite avec son doigt au lieu d’un pinceau. Il existe des exemples d’estampes faites avec les doigts, donc je pense qu’il en a entendu parler et a décidé d’essayer la même chose sur sa calligraphie. La plupart des gens n’y auraient pas pensé.

Morihei Sensei avait une certaine tension en lui quand il levait le pinceau, je pense que c’est parce qu’il concentrait toujours tout son être dans la pointe du pinceau. Utilisant l’encre comme un médium, il transférait son ki dans les caractères pendant qu’il les peignait. Regardez ses oeuvres aujourd’hui et vous ressentirez immédiatement le ki étonnamment puissant dont elles sont imprégnées. Il est intéressant de constater que ce sont les étrangers qui ne savent pas lire les caractères japonais qui semblent percevoir le mieux ce ki.

L’esprit d’Ueshiba Sensei se retrouve dans ses calligraphies, non pas dans l’aspect ou les formes des caractères, mais dans leur résonance et leur lumière. De même, cet esprit se retrouve en aïkido, non pas dans les techniques que l’on peut voir avec nos yeux, mais dans celles qui sont invisibles.

Morihei Sensei exécutait toujours ses calligraphies d’un seul jet, mais aussi sans penser trop à sa respiration (kokyu). C’était la même chose quand il réalisait des exercices comme furitama et okatebi [en Shinto, cri vigoureux pour appeler les divinités]. Il nous disait toujours de prendre simplement trois inspirations avant de commencer furitama, l’essentiel étant de rester alerte, et d’établir votre respiration dans votre centre (hara). Cette insistance à établir la respiration dans le hara est un point commun entre la calligraphie et l’aïkido.

5 - UCHIDESHI DANS MA PROPRE MAISON

Avez-vous commencé votre carrière en aïkido en tant qu’uchideshi ?

Oui, d’une certaine manière, mais en fait c’était Morihei Sensei qui venait chez moi - pour pratiquer la calligraphie comme je l’ai dit - plutôt que l’inverse. Cela me mettait dans la situation assez inhabituelle d’être un uchideshi dans ma propre maison ! Nous avions une chambre à l’écart spécialement pour lui et c’est là que nous avons développé notre relation élève-professeur. Néanmoins, c’était vraiment une relation élève-professeur à l’ancienne basée sur l’esprit strict du bushido. La discipline n’était pas imposée, cependant, mais trouvait son origine dans les attitudes et le comportement qu’adopte naturellement tout uchideshi souhaitant servir son professeur. C’est vraiment la seule manière pour réellement saisir et absorber le “kokyu” de votre professeur. Vivre sous le même toit que votre professeur vingt-quatre heures sur vingt-quatre vous donne accès non seulement à ses connaissances techniques, mais aussi à une compréhension de la manière dont il vit et respire, son style de vie et ses rythmes. C’est un moyen de développer et discipliner votre ki, et par la suite de connaître toutes les facettes de votre professeur. Morihei Sensei venait pendant des période de sept à dix jours à la fois, et être aussi proche de son quotidien pendant des périodes si longues était une expérience vraiment incroyable et précieuse.

Par exemple, en préparant le thé je devais sentir ou estimer sa soif et ajuster la température en conséquence. Ou en préparant son bain, je devais faire très attention à ajuster précisément la température de l’eau - pas simplement en mettant ma main dedans pour tester directement -, mais en prélevant un peu d’eau dans un seau et en me basant là-dessus. Si je mettais ma main directement, ma peau aurait répandu un petit peu d’huile corporelle dans l’eau et d’une manière ou d’une autre il l’aurait su. En d’autres termes, servir son professeur signifie être attentif et consciencieux et faire les choses proprement et convenablement, sans prendre de raccourcis. Même en dormant dans une pièce adjacente, ma respiration devait s’accorder à la sienne à tout moment. De telles expériences constituent le côté stupéfiant du rôle d’uchideshi.

Est-ce que le régime de Morihei Sensei était influencé par la recommandation de Futaki Sensei de manger du riz brun ?

Il mangeait toujours du riz brun quand il restait chez moi. Futaki Sensei m’avait dit une fois que si jamais j’en avais la possibilité, je devais faire manger du riz brun à Morihei Sensei. Lorsque j’en ai parlé à Morihei Sensei il a juste dit “Je vois…”, et à partir de ce moment il mangea du riz brun chaque fois qu’il restait avec nous.

6 - LE KOJIKI

Vous basez-vous sur vos études du Kojiki pour interpréter l’aïkido ?

En ce qui me concerne, je n’ai pas encore formulé d’interprétation personnelle définitive du Kojiki. Beaucoup de monde sont venus pour apprendre de moi, mais je n’ai quasiment jamais parlé du Kojiki lorsque je leur ai appris l’aïkido. Prenons le concept de Ame no Minakanushi. Une personne versée dans la religion verrait probablement Ame no Minakanushi comme une divinité spécifique à laquelle vouer un culte. Mais en tant que Docteur en Médecine moderne, Futaki Sensei évitait ce type d’idolâtrie. Plutôt que de parler de ces choses dans les termes du kotodama, il les interprétait dans un langage plus moderne. Son interprétation d’Ame no Minakanushi, par exemple, ressemblait à ça : Ame, littéralement “Céleste” ou “Divin”, est simplement une expression de respect ; no est simplement un connecteur grammatical ; Mi est un préfixe respectueux. Il reste naka (centre, milieu) et nushi (seigneur, celui qui possède). Ainsi il ne pensait pas que Ame no Minakanushi représentait une divinité spéciale nous observant d’un point de vue divin dans le cosmos, mais qu’il s’agissait plutôt du premier ancêtre de notre nation, suivant Futaki Sensei, à enseigner l’idée de “l’importance du centre” (le centre étant quelque chose que chaque être humain possède). “Comprenez ce centre et chérissez-le”, c’était son interprétation. Il assimilait l’aïkido au mouvement circulaire, disant que l’on devait trouver son centre et tout ramener dans les cercles qui l’entourent. L’aïkido moderne que nous pratiquons aujourd’hui n’est pas différent, dans la mesure où nous enseignons au gens à être leur propre centre, à travailler avec les forces centrifuges ou centripètes et attirer leur partenaire à l’intérieur ou autour de ce centre, en conduisant l’attaquant par la persuasion ou la flatterie vers une position où il pourra être contrôlé. Ces cercles peuvent aussi être pris dans les trois dimensions pour devenir des spirales. Dans tous les cas, Ame no Minakanushi est l’individu qui enseigna que “le centre des choses est important”.

L’idée peut s’étendre à beaucoup d’aspects de la vie quotidienne. Pensez à qui se trouve au centre de la maison traditionnelle japonaise, par exemple. Au matin la femme est la première au centre quand elle se lève et commence à préparer le petit déjeuner. Ensuite le mari vient à table et devient le centre quand il mange et se prépare à aller travailler. Le centre glisse ensuite vers les enfants quand ils se préparent à partir à l’école. Lorsque tout le monde a quitté la maison, la femme redevient le centre alors qu’elle s’affaire aux tâches quotidiennes du foyer.

Nous trois qui participons à l’entrevue pourrions être un autre exemple. Comme c’est moi qui parle en ce moment, je suis Minakanushi. Lorsque vous répondez ou posez une autre question, alors vous devenez le centre. Le centre, en d’autres termes, est quelque chose de mouvant. Ainsi Ame no Minakanushi représente non pas une divinité ou une idole spéciale, mais conceptualise plutôt l’importance du centre. C’était un exemple de l’interprétation du Kojiki de Futaki Sensei.

Serait-il correct de dire que le Kojiki était au coeur de la pensée d’O-Sensei ?

Oui, au moins en termes d’explications techniques. De plus, le Kojiki est une des seules choses qui soit quasiment absolue et immuable au Japon, contenant comme il le fait les traditions et les enseignements Shinto des japonais en tant que nation. L’essence ou la voie du Japon se retrouve dans le Kojiki, particulièrement dans les premiers récits jusqu’à Izanagi no Mikoto et Ama Terasu O-Mikami. Ce en quoi nous croyons le plus fort est contenu dans les légendes décrivant Ame no Minakanushi à travers les sept premières générations divines de l’âge des dieux. Une étude attentive de ceux-ci montrera que les interprétations d’Onisaburo Deguchi Shoshi [1871-1948, co-fondateur de la religion Omoto] sont assez appropriées, au moins en ce qui concerne l’esprit qui est présent derrière les mots.

Il aurait été assez intéressant d’écouter une discussion sur le Kojiki entre Futaki Sensei et Ueshiba Sensei, ne pensez-vous pas ?

Cela aurait certainement été très intéressant. Je pense qu’il serait très facile pour quelqu’un versé dans les interprétations du Kojiki de la religion Omoto de comprendre les interprétations de Futaki Sensei et vice-versa. Quelqu’un qui comprend les interprétations de Futaki Sensei sur Minakanushi comme “centre” ne devrait pas avoir de problème pour comprendre le type de “centre” dont Onisaburo Deguchi Shoshi parlait. La seule différence fondamentale vient du fait que les interprétations de Futaki Sensei étaient issues d’une perspective scientifique plutôt que religieuse. Morihei Sensei et Futaki Sensei différaient sur ce point dans leurs interprétations du Kojiki, même si je ne pense pas qu’ils aient jamais discuté de ces différences.

Est-ce qu’Ueshiba Sensei vous a jamais parlé de ses expériences à Hokkaido ?

Il parlait souvent du misogi à Hokkaido. Il évoquait ses ablutions dans l’eau froide sous des températures bien inférieures à zéro. Alors qu’il devait s’employer pour faire un trou dans la glace épaisse le premier jour, la glace était plus fine au même endroit le jour suivant donc c’était moins difficile.

7 - LES DOKA D’UESHIBA SENSEI

Je crois que vous avez étudié en profondeur les doka (lit. “Chants de la voie”) d’Ueshiba Sensei. Peut-être pouvez-vous nous donner un éclairage sur la meilleure manière de comprendre Ueshiba Sensei à la lumière de ces vers ?

Une chose que j’ai notée, c’est qu’il y a une certaine cohérence de vue tout au long des doka d’O-Sensei, une cohérence qui suggère qu’il est sans doute mieux de ne pas les séparer - comme cela a été fait par le passé - entre les doka d’avant-guerre et ceux d’après-guerre. Ils sont moins focalisés sur les gens ou les choses de la sphère humaine que sur l’univers lui-même, et sur les clés à fournir, par exemple comment être en harmonie avec cet univers. C’est certainement vrai pour les doka d’après-guerre, mais les doka d’avant-guerre insistent aussi sur ce point. Les doka des deux périodes expriment l’idée que “bu (la martialité) est amour” (“bu wa ai nari”) et interprètent le sabre comme un “sabre donneur de vie (katsujinken)”. Cette idée de la martialité comme manifestation des qualités d’amour et d’harmonie se manifeste tout au long des doka d’O-Sensei.

O-Sensei composait-il ses doka comme des oeuvres calligraphiques peintes ?

Non, la plupart du temps il les écrivait avec un stylo dans un des petits carnets qu’il transportait dans son sac. L’un de ceux-ci est resté dans ma maison jusqu’à aujourd’hui et je le chéris grandement. Il avait une écriture très habile. Morihei Sensei a commencé à écrire un journal à l’époque de son expérience d’illumination au bord du puits vers la fin de l’ère Taisho [1912-1925] et il a continué pendant de nombreuses années. Étant très cultivé, il utilisait un style d’écriture connu en calligraphie japonaise sous le nom de “hentai kana”, un syllabaire atypique de style cursif.

Les doka de Morihei Sensei sont remplis de références à la théologie Omoto, mais le coeur de leur esprit dépasse l’Omoto pour embrasser “l’esprit d’harmonie” japonais, ainsi que le kotodama wa (mot désignant l’harmonie). Par conséquent, je pense préférable de les considérer et de les interpréter dans un contexte historique plutôt que religieux.

L’illumination que Morihei Ueshiba a atteinte à travers son entraînement a élargi son horizon, en tant qu’être humain et artiste martial, et cette progression transparaît constamment dans les sept ou huit thèmes différents qu’il a abordés dans ses doka, l’un d’entre eux fait par exemple référence aux “techniques divines d’Odo”. L’étude par Morihei Sensei du Daito Ryu et son implication dans la religion Omoto l’ont évidemment grandement influencé, mais je suspecte que la pratique du misogi qu’il a suivie très tôt a aussi été d’une importance prépondérante dans son parcours d’homme et d’artiste martial. Il l’a suggéré lui-même dans des déclarations comme “aïkido est misogi”. On le retrouve légèrement modifié dans “aïkido est la technique divine d’Odo” [Selon le Kojiki, Izanami no Mikoto, s’échappant au monde de la mort, a pratiqué une purification rituelle près de l’Odo (lit. “petite bouche de rivière”). Lorsqu’il se débarrassa de ses impuretés, quelques kami ou “divinités” naquirent. Puis, quand il entra dans l’eau et se purifia, encore plus de kami naquirent. O-Sensei disait que l’aïkido était né des coups de Izanagi no Mikoto durant sa purification.] De mon point de vue, la recherche de toute une vie d’O-Sensei était essentiellement la recherche des techniques divines d’Odo.

Avez-vous des projets précis pour contribuer à garder vivant l’esprit d’O-Sensei afin que d’autres puissent continuer à le connaître et à en faire l’expérience ?

Je me sens très redevable envers O-Sensei et il se trouve que j’ai beaucoup de ses oeuvres calligraphiques en ma possession, aussi j’envisage de les publier dans une sorte de recueil posthume. J’ai déjà écrit un premier jet pour cela sous la direction de Kisshomaru Sensei, mais il reste un certain nombre d’éléments que je voudrais encore ajouter. Hélas, je me disperse souvent et je n’ai pas l’impression de faire beaucoup de progrès, mais j’espère à terme publier ces oeuvres de Morihei Sensei pour que les pratiquants d’aïkido du monde entier puissent y puiser de l’inspiration toucher du doigt qui était Morihei Sensei et ce qu’il était.

Après cela j’espère héberger ces oeuvres dans une sorte de musée commémoratif afin que les pratiquants d’aïkido du monde entier puissent avoir la possibilité de venir les voir eux-même. Ils sont tout simplement trop précieux pour être enfermés loin de la vue. Je voudrais les rendre accessibles pour que chacun puisse avoir une chance de les voir et d’absorber tout ce qu’ils ont à offrir.