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À propos des Voies Martiales du Japon – L’entraînement de l’unification du Corps et de l’Esprit

par Moritaka Ueshiba

Aiki News #42 (November 1981)

Traduction française: Yves Lepoivre

Lorsque je rends visite à différents Dojo de Bujutsu (arts martiaux), je constate que très peu d’entre eux ont un autel consacré aux «Kami». C’est particulièrement vrai des Dojo dans les écoles. Il semblerait que les pratiquants de maintenant croient qu’ils peuvent maîtriser le Budo et s’exercer au Bujutsu juste en bougeant le corps. Quand j’observe l’attitude dans laquelle ces personnes sont entraînés et que je pratique intensément avec eux, je ressens comme une sorte de désolation inexprimable accompagnée d’un sentiment de grande responsabilité envers eux. Comme le montrent les caractères qui le composent, un «Dojo» est un lieu d’étude (Jo) de la «Voie» (Do ou Michi). De nos jours, le terme de «Dojo» correspondrait mieux à celui d’«usine». Par analogie, malgré les grandes avancées scientifiques et les nombreux progrès dans la fabrication des alliages et dans le trempage des métaux, les sabres modernes ne peuvent rivaliser avec les sabres célèbres du passé. Concilier la science moderne et les croyances antiques du Shinto est la grande voie qui représente notre but. J’aimerais réaliser l’Essence du Budo à travers cet esprit de concorde entre le passé et le présent.

Ce n’est pas la lame du sabre qui coupe en premier, mais le sakki, le désir sanguinaire de tuer, projeté par l’esprit de l’attaquant avant même que la lame n’amorce son mouvement. Yagyu Taiima no Kami, Le célèbre professeur du troisième Shogun Tokugawa, Iemitsu, marchait un jour dans un jardin suivi d’un serviteur qui fût soudain pris d’une pensée, «Si je l’attaquais maintenant, même un si grand homme de sabre comme mon maître serait sans doute incapable de résister…» À cet instant précis, comme submergé par une profonde anxiété, Taiima no Kami retourna précipitamment à ses quartiers et dit à son serviteur, «Là, maintenant, tout en marchant dans le jardin, j’ai senti le sakki m’attaquer. Mais personne n’était là, sauf vous. Ce dont j’ai peur, c’est le sakki, là où aucun ennemi n’est apparent».

L’essence de la guerre est de prévoir le plan de bataille de l’ennemi. Alors que la flotte baltique de la Russie tsariste approchait de nos eaux territoriales, les épreuves auxquelles l’Amiral Togo et ses hommes, y compris Shimamura et Akiyama, furent confrontés étaient pratiquement indicibles. Ils étaient quasiment incapables de manger ou de dormir. Leur unique pensée fut d’implorer les «Kami» de préserver notre nation impériale. Une nuit, le capitaine Akiyama eut une vision de la flotte baltique se dirigeant au nord, en ligne, dans les détroits de Tsushima entre le Japon occidental et la péninsule coréenne. Quand il raconta son rêve à son officier supérieur, l’Amiral Togo comprit que la flotte ennemie allait sûrement passer de cette façon et c’est ainsi que le plan de bataille de notre nation fut élaboré [ suite à ce rêve ]. Quiconque a jamais éprouvé une intuition admettra facilement que de telles choses arrivent.

Un autre exemple; après avoir atteint un certain niveau d’entraînement dans la «voie du sabre», on peut sentir l’intention de l’ennemi de couper avant même que la lame ne s’abatte. J’ai eu moi-même l’expérience de voir la «représentation d’une balle» blanche de deux centimètres, et entendu son sifflement alors elle volait vers moi, avant même qu’elle n’ait été véritablement tirée, [une expérience qui] défie complètement le temps et l’espace. Cependant, dans le Budo véritable, il n’est pas suffisant de simplement prévoir le plan de l’ennemi. La vraie Voie des Dieux (Kami no Michi), consiste à doter votre moi-intérieur de la capacité de mettre en mouvement l’ennemi selon votre propre volonté. Ceci n’est qu’un aperçu superficiel de l’expérience de l’intuition dans le contexte du Budo. Si les pratiquants de Bujutsu de notre époque réalisaient qu’il doivent honorer les «Kami» et s’exercer dans l’unité de l’esprit et du corps, alors ils seraient stupéfiés de leurs propres progrès.