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Message Du Nouvel An 2007

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par Patrick Augé

Published Online

Traduction française: Patrick Augé

Dojo de Los Angeles

Le 23 décembre 2006

Chers élèves, chers parents, chers amis :

Dojo de Los Angeles

Une nouvelle année va bientôt commencer et je voudrais profiter de cette occasion pour réfléchir sur quelques uns des sujets que nous avons étudiés et pratiqués durant cette année. Cette étude devient le fondement d’autres sujets qui émergeront naturellement. Nous sommes tous bien occupés en ce moment, aussi je vous demande de conserver ceci afin d’y revenir plus tard pour notre étude et nos discussions. Je recommande aux élèves avancés de garder ce document à portée de la main pour les mondo (sessions de questions et réponses) du samedi.

Mochizuki Sensei – nous l’appelons Kancho Sensei – comparait l’étude du budo à l’alpinisme : il y a deux chemins, le facile et le difficile.

Lorsque je vivais au Japon, je voulus en faire directement l’expérience. Ainsi je décidai de faire l’ascension du Mont Fuji de la manière difficile, pendant le mois de mai, avant l’ouverture. Deux autres facteurs m’amenèrent à cela :

L’un était relié au fait que j’avais été éduqué par les pères jésuites. Ils nous enseignaient à nous sortir de toute situation en nous coinçant et en nous forçant à chercher force et solutions à l’intérieur de nous-mêmes.

L’autre venait d’un conseil que me donna mon père lorsque j’étais adolescent : « Ne choisis jamais la voie de la facilité ! » A ce moment-là, il s’agissait de concepts non vérifiés que j’ai reconsidérés depuis et comprends mieux maintenant.

Accompagné de deux alpinistes expérimentés, je partis lors d’une journée calme. Nos progrès étaient lents à cause de l’épaisseur de la neige et nous nous arrêtâmes pour la nuit dans un des abris près du sommet. Nous avions décidé de nous lever tôt et d’atteindre le sommet à temps pour le lever du soleil. Pendant la nuit, une violente tempête de neige éclata. Elle s’apaisa dans la matinée et nous pûmes reprendre l’ascension. Soudain la tempête reprit de plus belle. Dans la neige jusqu’aux hanches, sans aucune visibilité et avec le vent qui nous écrasait contre la paroi, nous avons continué lentement notre ascension, avec la pente presque constamment à soixante degrés pour toute direction.

Nous en étions venus au point où nous ne pouvions avancer que de quelques pas à l’heure et mes deux compagnons perdirent confiance. Aussi je décidai de prendre la relève, sachant le sommet si proche. C’était déjà l’après-midi et nous avions à peine avancé. Encore une fois, mes compagnons m’avertirent du danger de la situation. Les durs entraînements quotidiens de judo auxquels je m’étais soumis depuis plusieurs années m’avaient appris que nos limites sont toujours au-delà de ce que nous croyons. Cependant je sentis que mes compagnons se souciaient plus de notre sécurité que de l’objectif et qu’il était hors de question de menacer leur vie dans le simple but de satisfaire mon désir égoïste. Une soudaine éclaircie de ciel ensoleillé révéla un instant le sommet, très proche, à environ une quinzaine de mètres de notre position. Je me dis que cela pourrait prendre encore deux heures…

Je décidai d’écouter mes compagnons. La tempête cessa peu après le début de la descente et quelques heures plus tard, nous étions de retour à notre point de départ.

Plusieurs années plus tard, j’emmenai un groupe d’élèves canadiens escalader le Mont Fuji. Nous prîmes le chemin, facile en juillet, cette fois. C’était la saison ouverte et des milliers de gens venant de tout le Japon en faisaient chaque jour l’ascension. Beaucoup de japonais considèrent cela comme le pèlerinage à faire une fois dans la vie. On accède à la cinquième station en voiture ou en autobus et puis on continue à pied pendant environ cinq heures.

En juillet la neige est presque inexistante et l’effort requis serait modéré pour une personne en bonne condition physique si tous ceux qui montaient le Mont Fuji étaient aussi en forme. Mais le sentier est juste assez large pour un individu à la fois et les endroits où on peut faire une pause sont rares ; on monte et descend constamment parmi les rochers de lave, les crevasses et les cendres et chaque fois que quelqu’un fait une halte – les gens prennent une pause là où ça leur convient – tous ceux qui suivent sont arrêtés. S’arrêter et repartir, c’est ça qui brûle le plus d’énergie. A cette altitude, il n’est pas rare que les gens aient des malaises ou s’évanouissent. Certains font des crises cardiaques. Un des canadiens fit une syncope et dut retourner à la cinquième station.

Ensuite on reste généralement dans l’un des abris puis on se lève pour voir le lever du soleil. Ce jour-là l’atmosphère était claire, fait rare à ce moment de l’année et l’on pouvait voir de Tokyo à Nagoya. Les étoiles semblaient si proches qu’on avait l’impression de pouvoir les toucher. La beauté du firmament avec ses changements de couleurs avant, pendant et après le lever du soleil, est indescriptible. Puis nous fîmes une marche autour du cratère. Les conditions exceptionnelles firent que l’on pouvait voir aussi loin que la mer du Japon.

Puis nous vîmes une route couverte de cendres volcaniques pour véhicules tous-terrains, servant certainement à approvisionner les résidents de la station de météo et les autres.

Nous descendîmes en télémark dans les cendres et fûmes de retour à la cinquième station en très peu de temps.

Quelles leçons résultèrent de ces expériences ?

•On ne peut pas toujours avoir ce que l’on veut comme on le veut. Il y a un moment où l’on doit être prêt à lâcher temporairement prise sur son but afin de pouvoir y retourner plus tard, surtout dans le cas où d’autres personnes sont impliquées. Cela comprend l’acceptation du fait qu’on ne verra peut-être pas de son vivant les résultats de ses efforts.

•Le procédé détermine la valeur du but lorsqu’il est atteint.

•L’intention derrière le but détermine la validité du but.

On peut de même appliquer les deux approches suivantes utilisées pour l’ascension de la montagne (la voie populaire et la voie difficile) à l’étude du budo.

La voie populaire est basée sur le concept que « si tout le monde le fait, ça doit être bon, » alors que la voie individuelle provient du concept que « chacun doit penser pour soi-même. »

Lorsque la réussite se fait facilement, le résultat a peu de valeur. Ceux qui atteignent aisément le sommet de la montagne apprécieront moins le panorama et l’oublieront bientôt. Les élèves doués techniquement tendent à être lents dans leur compréhension de l’aspect mental de leur entraînement. D’autre part, les élèves qui ont du mal à progresser techniquement ont tendance à négliger l’entraînement physique et à se réfugier dans l’aspect mental. L’un n’existe pas sans l’autre.

C’est la raison pour laquelle je ne décerne pas les grades à tous les élèves en même temps. Si un élève se rebelle ou abandonne, cela confirme en conséquence son manque de préparation. Mais si d’autre part il se réveille et change de comportement, il est évident que son intention véritable est d’apprendre.

Il se peut que l’on ait choisi la voie difficile afin de forger son esprit, mais en réalité, même la voie dite « facile » est pleine d’obstacles à surmonter. On n’a pas besoin de chercher les défis ; ils sont partout, comme dans le cas de l’ascension du Mont Fuji lors de la saison ouverte. C’est quand on choisit avec insouciance la voie aisée qu’augmentent alors les chances de se trouver pris au dépourvu. Celui qui est obsédé par l’atteinte de son but sera tenté par les raccourcis et les décisions néfastes à long terme.

Rares sont ceux parmi nous qui acceptent d’écouter ce que nous ne voulons pas entendre afin de développer une compréhension claire de ce qui nous motive à étudier le budo. C’est la raison pour laquelle tant d’élèves abandonnent sitôt qu’un défi les amène à étirer leur zone de confort. Afin d’être enseignable, on doit d’abord apprendre à se comprendre soi-même. Si le seul but est de savoir se battre, obtenir une ceinture noire, se faire appeler « sensei, » « maître, » ouvrir son propre dojo, etc. (les buts varient fréquemment en fonction des activités de « la folle du logis ») alors c’est l’échec certain. Si on a les deux yeux fixés sur le but, comme en alpinisme, on ne peut voir les embûches du chemin.

Il arrive qu’on se trouve coincé par les choix qu’on fit dans le passé. On ne peut retourner en arrière et changer ce qui est fait. Mais c’est la manière d’utiliser les conséquences de ses actes passés qui va déterminer le résultat. Les techniques du budo sont des outils dont le but est d’entraîner l’esprit à gérer les difficultés de la vie (le champ de bataille). Après s’être familiarisé avec ce processus, on peut l’appliquer à d’autres aspects de la vie. On n’évite plus les situations inconfortables ni les gens qu’on préférait ne pas voir. On s’entraîne à se familiariser avec ses aversions et ses craintes. La méthode la plus efficace consiste d’abord à s’entraîner à manger ce qu’on n’aime pas ou ne connaît pas, puis à effectuer les tâches qu’on essaye d’éviter. Peu à peu on se rend compte d’un changement graduel dans la manière dont on réagit face à ses émotions.

La plupart de nos émotions sont fondées sur des concepts :

Un concept peut résulter d’un processus de pensée qui, à son tour, produira d’autres processus de pensée ; cela peut aussi être une croyance non vérifiée. On peut comprendre comment ces deux types de concepts peuvent être inter reliés : le premier vient de la pensée individuelle, mais peut aussi devenir le deuxième type si l’on néglige de remettre régulièrement ce concept en question en fonction de son expérience.

Il est aussi possible que ce deuxième type mène au premier dû à un éveil brusque résultant d’une situation désespérée.

Parmi les décisions majeures que nous prenons inconsciemment il y a le choix de la profession, des partenaires et de l’environnement. Si notre choix est stimulé par la recherche de la facilité, quelque soit notre niveau de talent, nous ne nous développerons pas. Mais par contre, si nous apprenons à écouter notre cœur et entraînons notre esprit à le servir avec sagesse, alors il est plus probable que nos choix seront pour le bénéfice de chacun. On ne peut partager que ce qu’on possède.

Une autre leçon que j’ai apprise de ces expériences, c’est que l’exposition au danger peut nous amener à une compréhension plus profonde de ce qui est important dans la vie si nous acceptons de considérer cet aspect. J’ai aussi appris que nous n’avons pas toujours besoin de nous exposer au danger physique afin de reproduire cet état d’esprit. L’entraînement de la méditation nous procure des outils efficaces qui ne mettront en danger la sécurité de personne.

Veuillez vous souvenir qu’aucune de ces idées ne devrait être considérée comme finale. Leur objectif est de servir de fondement du développement de la pensée personnelle basée sur l’expérience directe.

Merci encore de votre support et confiance continuels. Kaoru Sensei se joint à moi pour vous souhaiter de joyeuses fêtes et une heureuse et bonne année.

Patrick Augé

PS. Un de mes projets en cours : une histoire du Yoseikan en Amérique du Nord à publier on line. La plupart de ceux qui pratiquent ou enseignent le style Yoseikan sont directement ou indirectement reliés à nous. Certains s’identifient publiquement comme élèves directs de Kancho Sensei. Il est temps de clarifier la situation.

Je passe les fêtes à Amiens, en France avec mes parents, ma sœur et sa famille. Ils supportent mes activités depuis mon départ en 1970. Chaque année, je leur consacre ce moment. Depuis vingt ans, je fais aussi un stage dans le dojo de mon premier professeur, Maître Michel Bourgoin auquel succède son fils, Frédéric Bourgoin.

Maître Shozo Awazu, Amiens, le 22 décembre 2006
Hier, j’ai eu l’unique chance de participer à un stage avec Maître Shozo Awazu, dont c’était la première visite à Amiens. En France depuis plus de cinquante ans, Maître Awazu est un des pionniers du judo français. A quatre vingt cinq ans, il continue d’enseigner et est reconnu comme un grand expert du judo au sol.

Lors de son stage, Maître Awazu démontra et expliqua l’importance du retour aux sources du judo traditionnel, comme seul moyen de remédier aux conséquences néfastes de la « championnite » et de sortir le judo de l’impasse dans laquelle il se trouve.

Son enthousiasme, sa gentillesse ferme et sa sérénité gagnèrent l’attention de tous, même des éléments turbulents lors du cours des enfants. Après le stage, nous étions une dizaine d’anciens à dîner en compagnie du Maître. Là il discourut des principes de l’esprit d’entraide et prospérité mutuelle et de meilleure utilisation de l’énergie. Il me parla aussi de Maître Ueshiba et de Kancho Sensei qu’il connaissait bien.

Ce stage était organisé par Maître Frédéric Bourgoin que je remercie de tout cœur de nous avoir donné cette chance.

PA