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En mémoire de Maître Minoru Mochizuki

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par Patrick Augé

Published Online

Traduction française: Patrick Augé

Le dicton, «Le maître montre la lune et le sot regarde son doigt, » était tout à fait pertinent dans le cadre de l’enseignement de Maître Minoru Mochizuki.

Il nous disait souvent :

«Quand vous enseignez, ne dites et ne démontrez que ce qu’il faut faire ! Si quelqu’un n’entend pas ce que vous dites, mais voit ce que vous faites, c’est tout ce dont il se souviendra. »

Cela vient du fait que nous avons tendance à essayer de justifier tout ce que nous faisons, surtout lorsque quelqu’un nous corrige. Les élèves occidentaux répondent souvent d’une manière impertinente à leur professeur ou s’obstinent. Cela peut aller de l’indignation : «Mais Sensei je pensais que… blablabla ! » à l’auto insulte : « Je suis si stupide ; je me trompe tout le temps ! » ou à l’auto-désignation : « Je suis cartésien ! » ou bien encore : «On m’a diagnostiqué comme ayant le syndrome de xyz ! » Quant aux élèves japonais et autres, entraînés à la méthode japonaise, ils répondent en saluant avec un « hai » sonore donnant l’impression que le professeur a toute leur attention. Mais si cette attitude n’est qu’un mode de comportement habituel relié à la culture, cela ne fait que masquer le même manque de compréhension, et aucun changement ne s’ensuit.

Pendant que nos pensées, notre désir de parler ou notre obsession avec l’étiquette nous occupent l’esprit, nous n’écoutons pas les paroles du professeur et nous n’observons pas ce qu’il est en train de démontrer. Par conséquent nous manquons l’enseignement et nous répétons continuellement le même comportement et les mêmes actions, tout en espérant un autre résultat.

Pour cette raison et dû aux distractions omniprésentes dans l’esprit de la plupart des élèves, nous devrions nous concentrer seulement sur ce qui doit être fait. Nous autres professeurs perdons fréquemment patience face aux erreurs de nos élèves et nous crions : « Mauvais pied ! » « Ne faites pas ceci ! » « Ne faites pas cela! » Il en résulte que les élèves nagent encore plus dans la confusion. Au contraire, ne devrions-nous pas leur dire et leur montrer ce qu’il faut faire ?

Les élèves sont souvent incapables de voir ce que le professeur enseigne parce que leurs émotions interfèrent avec leur apprentissage. A la racine de nos réactions émotives se trouve l’ego. Si nous le laissons à lui-même, nous permettons aux émotions, telles la convoitise et la crainte, de prendre le dessus. Les émotions opèrent comme des lentilles déformantes qui nous empêchent de voir les choses telle qu’elles sont et par conséquent de prendre des décisions sensées. Bon nombre d’entre nous avons vu des élèves qui après avoir voyagé des milliers de kilomètres afin d’étudier avec un certain professeur échouèrent misérablement parce qu’ils ne s’étaient jamais entraînés à gérer leurs émotions. Il faut du temps pour s’ajuster à la culture, à la langue et à la nourriture. Ajoutons la solitude, la fatigue, les blessures et la folle du logis et nous avons une bombe prête à exploser à tout moment. Un jour le professeur corrige une technique ou fait une réprimande et c’est le désastre.

Quand on se réfère à l’histoire récente des arts martiaux il est évident que bien des conflits politiques sont dus au fait qu’un élève manquait de discipline. A cause de ce manque de discipline cet élève refusait d’écouter ou d’être corrigé par son professeur. Ce genre d’élève, lorsqu’il est réprimandé revient à son instinct de survie, seule façon dont il sait fonctionner dans le monde « réel. »

Parfois il disparaît, abandonnant ses élèves et ses responsabilités dans l’espoir de tout oublier et de recommencer à zéro aux antipodes. S’il a de l’ancienneté et/ou des élèves, il peut aussi essayer de profiter de la confusion en jouant à la victime. (« C’était un complot d’Untel et Untel pour me discréditer ; ils ont manipulé Sensei, etc. ») Il peut aussi, hâtivement, organiser un Passage de Grades surprise, cela afin de se gagner le soutien des indécis. Il peut insinuer: « Si je pars, combien d’autres me suivront ? Pouvez-vous vous permettre de perdre tant de monde ? » Ce genre de comportement désespéré révèle l’état d’esprit de l’élève réprimandé, ainsi que son inhabilité à développer une véritable relation de professeur à élève,

De plus cela montre aussi le fait que le professeur avait vu juste. Un bon professeur est comme un parent. Lorsqu’il faut appliquer la discipline, quelque soit le coût, en dépit du chantage ou bien de la facilité, un vrai parent tiendra bon. Il en est de même d’un vrai professeur. L’élève réprimandé ne se rend pas toujours compte qu’en jouant à la victime il peut bénéficier de la sympathie et du support temporaire des opportunistes que la situation accommode, soit parce qu’ils y voient un gain personnel (le relâchement des critères par exemple) ou une excuse pour décrocher ; ainsi que de ceux qui furent troublés par la situation, famille et amis qui ne comprennent rien au budo. Mais d’ici peu il lui faudra faire face aux conséquences de sa décision : mépris de soi-même et bientôt mépris de la part de ceux qui prirent parti pour lui, élèves qui n’écoutent plus et deviennent réfractaires à tout enseignement, d’autres qui abandonnent ou emmènent des élèves avec eux pour commencer leur propre studio, etc.…

Pour Mochizuki Sensei, le vrai sens de la justice, c’était de traiter les gens en fonction de leurs besoins et de leur niveau de compréhension. Il nous réprimandait fréquemment, parfois en privé, parfois en publique et parfois même devant nos propres élèves. C’était un rappel constant que nous étions là pour apprendre et aussi que l’humiliation était non seulement l’indication de notre ego plutôt enflé mais aussi le moyen d’apprendre l’humilité et de rester vigilant. Certainement, il était facile de se laisser aller à ses émotions :

« Sensei n’est pas juste ! » entendait on. Oui, c’était parfois dur à avaler — l’orgueil menace constamment de prendre le dessus— cependant le rappel éternel : « Tu es ici pour apprendre » refaisait surface presque aussitôt. Une fois que nous avions repris conscience de cet objectif fondamental, il nous devenait alors plus facile de nous concentrer sur ce qu’il fallait faire pour continuer notre apprentissage.

En ce qui concerne nos élèves présents à ces moments, n’était-ce pas une chance d’apprendre ? Dans le cas de Mochizuki Kancho Sensei, plus il avait confiance en nous, plus il était direct avec nous. Lui-même reçut sa part de réprimandes de Kano et Ueshiba Sensei. Il utilisait fréquemment cela dans ses enseignements comme exemples de son shugyo. Le fait qu’il parlait toujours de ses professeurs avec respect était aussi tout un enseignement.

En nous remémorant constamment que nous sommes là pour apprendre, nous pouvons mieux contrôler la Folle du logis et nous concentrer sur ce qu’il faut faire pour apprendre. En partant du principe de base de la concentration sur ce qu’il faut faire, s’ensuivit la méthode en cinq étapes destinée à développer l’attitude mentale favorable à l’étude du budo:

1.Reconnaître le fait.

2.Accepter notre erreur.

3.S’abstenir de tout ergotage ou justification.

4.Corriger l’erreur immédiatement.

5.Confirmer tout le processus mentalement.

Il y a un court intervalle de temps entre l’instant où quelqu’un nous fait une remontrance et notre réaction personnelle. C’est le moment où nous prenons des décisions irréversibles, telles que : ergoter ou déclarer la guerre. Nous pouvons aussi utiliser ce même moment pour accepter l’erreur et y remédier. Si nous nous entraînons à contrôler la Folle du logis, si nous réfléchissons régulièrement à ce qui nous motive dans l’étude du budo, si nous avons déterminé par l’observation et l’expérience que notre professeur a notre intérêt à cœur et que cela surpasse son propre intérêt, s’il est clair dans notre esprit que nous sommes là pour apprendre, alors à ce moment nous pouvons rester conscients du fait que la remontrance est une occasion d’apprentissage et d’amélioration. Il faut se rappeler que notre professeur est aussi un être humain en lutte avec lui-même, bien que plus avancé que nous dans la voie, et qu’il ne faut pas s’attendre à trouver la perfection chez lui. S’il nous passe un savon, nous devrions maintenir notre attention sur la raison pour laquelle nous avons déçu notre professeur, et non sur la manière dont notre professeur nous a exprimé sa déception.

Et si mon professeur avait tort? Ce n’est pas une question de raison ou de tort. Mochizuki Sensei nous apprit qu’il nous fallait examiner et expérimenter les enseignements auparavant, malgré notre respect profond envers notre professeur. La profondeur de l’enseignement résulte du fait que cela déclencha tout ce processus de pensée et d’expérience. Les découvertes qui s’ensuivront peuvent différer complètement du sens littéral de la leçon originale. Là se trouve tout un domaine nouveau de développement, lorsque guidés par la confiance en notre professeur, nous examinons consciencieusement la chance d’apprentissage qui nous est offerte, avec un esprit clair et libre d’émotions.

De même que nos enfants nous traiteront d’après la manière dont nous avons traité nos parents, nos élèves nous traiteront comme nous avons traité nos professeurs. Les élèves sont la réflexion de leur professeur : on reconnaît un arbre à ses fruits. Donc commençons par nous-mêmes.

La vie quotidienne nous fournit de nombreuses occasions de nous entraîner à utiliser cet intervalle entre la correction et notre réaction. Epoux, membres de la famille, amis et collègues de travail irrités, chauffeurs qui klaxonnent et/ou nous insultent à la moindre erreur, etc. Ils essayent tous de nous dire quelque chose, d’attirer notre attention. Nous devons utiliser cela pour développer notre vigilance et améliorer la manière dont nous nous conduisons et dont nous faisons les choses. Il nous faut commencer par les petites épreuves puis progressivement nous entraîner à gérer des situations de plus en plus difficiles.

Si nous reconnaissons que nous sommes facilement submergés par nos émotions, qu’elles nous empêchent de penser clairement et de prendre de bonnes décisions, si nous savons que cela aboutit immanquablement en mots et actions dont nous regretterons plus tard les conséquences, alors nous devrions pratiquer une méthode du genre de ce qui suit pendant cet intervalle :

1.Immobiliser bouche et corps.

2.Effectuer shinkokyu (respiration profonde) trois fois.

3.Appliquer la méthode en cinq étapes citée plus haut.

Avec l’entraînement régulier, ce processus deviendra un réflexe. Nous nous arrêterons immédiatement, une respiration sera suffisante et le reste suivra.

Mochizuki Sensei insistait constamment sur l’importance de développer concentration et vigilance dès l’enfance. Il appelait cela « cultiver le ki. » C’est par là que commence toute étude. Pour cette raison, Sensei enseignait toutes ses classes – débutants, anciens et enfants. Il observait et connaissait le caractère de tous ses élèves. Pendant le keiko (entraînement) son regard balayait constamment le dojo. Il interrompait fréquemment toute la classe pour corriger une technique et nous la faire travailler jusqu’à ce que nous soyons capables de l’exécuter efficacement. Souvent le résultat était différent de ce qu’il nous avait montré, mais il s’y attendait. Il y avait cette pression permanente de maintenir concentration et vigilance en dépit de la crainte, de la fatigue, de la chaleur et du froid.

L’entraînement fini, les kayoi deshi (élèves externes) retournaient chez eux et se relaxaient. Pour ce qui est des uchi deshi (élèves internes), il restaient sous observation pendant qu’ils vaquaient à leurs occupations quotidiennes. Pour ceux parmi nous qui continueraient et compléteraient leur étude par l’enseignement, cela constituait une occasion unique d’apprentissage et d’entraînement, surtout dans le cas des élèves destinés à enseigner dans un pays étranger où nous serions entièrement livrés à nous-mêmes. C’est ce qui nous préparait à fonctionner en mode solution avant même d’y être. L’aide et le support que nous recevrions de nos élèves et autres personnes n’en seraient que plus précieux.

Les enseignements de Mochizuki Sensei avaient de nombreuses dimensions. Bien qu’il adaptait sa pédagogie aux besoins et au niveau de compréhension de ses élèves, la signification n’en était pas toujours claire. L’objectif était de les faire penser au-delà du sens littéral des mots et de leur faire constater leurs émotions comme des signaux indiquant les obstacles à surmonter. Dans certains cas, le sens n’en apparaîtrait que des années plus tard. Cependant un fait était évident pour ceux qui eurent le privilège de vivre près de lui et d’observer sa vie quotidienne: « Sensei est là pour ses élèves et nous sommes là pour apprendre. » Dans les moments de doute, c’est cela qui aidait à dissiper la confusion.

Patrick Augé

Le 4 avril 2008