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Seishiro Endo

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par Stanley Pranin

Aikido Journal #106 (1996)

Traduction française: Damien Gauthier


Seishiro Endo, 8éme dan Aikikai

A.J. : Comment avez-vous débuté l’aïkido ?

Endo Sensei : Je ne connaissais rien de l’art avant avril 1963, peu de temps après être entré à l’université de Gakushuin. Je flânais sur le campus quand l’un de mes sempais (aînés) me proposa de venir voir le club d’aïkido de l’université. Nous continuâmes jusqu’au dojo et je finis par m’inscrire le jour-même. Ils m’ont fait faire shikko (marche à genoux) et environ 200 flexions. J’avais fait du judo au lycée, donc je n’étais pas particulièrement hors de forme, mais je n’étais certainement pas préparé à faire 200 flexions. J’ai un souvenir très net de mes jambes refusant tout simplement de bouger quand j’ai essayé un peu plus tard de monter les marches de la gare.

Est-ce que l’université reconnaissait le club d’aïkido comme un club sportif officiel ?

Non, il était encore considéré comme un groupe officieux. L’université de Gakushuin est une école relativement ancienne avec une forte tradition, donc il a toujours été difficile pour les nouveaux clubs d’acquérir une reconnaissance officielle. Ils doivent d’abord prouver leur sérieux et leur capacité à durer. Il a fallu trois ans après ma nomination comme quatrième capitaine avant qu’il soit reconnu comme semi-officiel, et cela prit encore 10 ans avant qu’il devienne un club sportif officiel. Tout compris, il a fallu environ 20 ans pour passer du statut de groupe officieux à celui de club à part entière.

Qui étaient les instructeurs à ce moment là ?

Le tout premier shihan à nous enseigner fut Hiroshi Tada, mais il partit pour l’Italie au mois de septembre de ma seconde année. Mitsunari Kanai, qui enseigna pendant environ un an, le remplaça, et plus tard il y eut Yasuo Kobayachi pour au moins six mois. Peu de temps après avoir obtenu mon diplôme et être entré à l’Aikikai, je fus moi-même envoyé de nouveau là-bas pour enseigner.

Si je comprends bien, après quatre années d’entraînement pendant vos études à l’université, vous avez décidé de ne pas entrer dans le monde du travail, mais plutôt de faire de l’aïkido votre métier.

Les étudiants japonais commencent généralement leur recherche d’emploi en juin de leur dernière année universitaire. Début juillet, la plupart ont choisi un poste. Quand ce moment se présenta à moi, j’avais des sentiments mitigés sur ce que je voulais faire. J’ai en mémoire le premier jour que j’ai passé à Tokyo à mon arrivée de Nagano. J’empruntais la ligne circulaire Yamanote autour de la ville d’Ueno, et je pouvais voir les grappes de grands immeubles de bureau défiler tandis que passaient les gares comme Tokyo, Yurakucho et Shimbashi. Je me souviens avoir pensé, “bon, j’imagine que je travaillerais dans un de ces immeubles un jour”. Mais plus je pratiquais l’aïkido, plus cela me fascinait, aussi quand le moment fut venu de trouver un travail, j’ai eu beaucoup de mal à décider de ce que je voulais réellement faire de ma vie. En fait, j’avais reçu une offre d’emploi officieuse, mais après y avoir réfléchi un moment j’ai décidé que je souhaitais plutôt poursuivre l’aïkido.


Etudiant de derniére année lors du stage d’été d’aikido de 1967

Cela doit demander beaucoup de courage à un nouveau diplômé de l’université pour renoncer à une carrière prometteuse, spécialement au Japon.

Peut-être est-il bon de rappeler qu’a partir de 1960 l’économie japonaise commença à décoller. Je reçus mon diplôme au milieu de cette période de prospérité en 1967, aussi il y avait beaucoup d’opportunités d’emploi dans de grandes entreprises, même pour quelqu’un comme moi. Je dois avouer que je n’ai pas beaucoup travaillé à l’université, bien que je sois devenu un lecteur passionné. Même lorsque j’arrivais à aller en cours, je m’endormais au bout de 10 minutes [rires]. En fait, je pense que j’ai probablement dormi pendant la plupart de mes cours. Le reste de mon temps, je le passais à la bibliothèque. A 14h, je m’éclipsais pour assister à l’entraînement de 15h au Hombu Dojo, puis retournais au campus pour l’entraînement au club d’aikido.

Vous semblez avoir passé beaucoup de temps à l’école, mais j’ai du mal à décider si vous étiez un étudiant sérieux ou non [rires] !

Si j’y ai passé autant de temps, c’est probablement que je n’avais nulle part ailleurs où aller [rires] ! Pendant ma première année, j’ai décidé que si j’arrivais à me débrouiller dans au moins huit des 14 disciplines, alors je ferais des efforts pour étudier. Je n’ai été reçu que dans une, donc j’ai un petit peu abandonné à ce moment là. Je savais que j’aurais besoin de notes raisonnables pour trouver plus facilement un travail décent plus tard, mais je m’imaginais que si je m’entraînais aussi fort que je le pouvais en aïkido, je pourrais alors utiliser cela pour attirer de futurs employeurs. C’était une façon plutôt naïve de voir les choses.

Vous semblez avoir eu vos propres projets et ambitions.

Je pense que l’on peut dire que mon regard était orienté vers mes rêves. Les gens me disaient souvent que j’étais un rêveur. Ils me demandaient pourquoi j’avais choisi de faire quelque chose d’aussi manifestement inutile et déconnecté de tout que l’aïkido, alors que j’avais d’excellentes perspectives de trouver un travail soi-disant “respectable”. Mais je pensais que travailler dur en aïkido était quelque chose de louable en soi. Je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas m’en sortir, mais j’imaginais que même si les choses ne se passaient pas parfaitement bien, j’aurais encore la volonté de m’améliorer, même un petit peu, aussi je m’impliquais corps et âme dans l’entraînement. Pour m’encourager, j’avais l’habitude de chanter des chansons sur la jeunesse, l’individualité et la valorisation de soi. Vous savez, un état d’esprit du type “mes habits sont peut-être rapiécés, mais mon coeur est d’or” [rires].

J’imagine que pendant les 30 années qui ont passé, les rôles se sont inversés, et beaucoup de vos collègues d’université en sont venus à regarder votre situation avec envie.

C’est possible. Si j’avais pris un emploi dans une de ces grandes compagnies que je voyais depuis la fenêtre du train, je suis maintenant sûr que j’aurais été relégué dans un coin sombre du bureau ou mis au placard dans une filiale. Quelques uns de mes camarades de promotion disent que bien que la vie en entreprise leur ait apporté de bons moments, en particulier pendant la bulle économique, ils sentent qu’ils auraient peut-être dû faire quelque chose qu’ils aimaient vraiment.


A l’Aikikai Hombu Dojo

Vous avez probablement 10 fois plus de liberté qu’eux !

Sans aucun doute.

Quelle fut votre impression sur O-Sensei quand vous l’avez rencontré pour la première fois ?

Je ne peux pas dire que j’ai ressenti une grande force ou quelque chose comme ça. Évidemment, ses yeux étaient vraiment perçants lorsqu’il exécutait des techniques, mais en général il me faisait plus l’impression d’une personne plutôt âgée, aimable, comme un grand-père. Pendant l’entraînement il ne m’a jamais vraiment projeté dans tous les sens ou quelque chose comme ça.

Étiez-vous encore étudiant la première fois que vous l’avez vu ?

Je l’ai vu pour la première fois pendant ma seconde année universitaire, lorsque j’ai démarré l’entraînement quotidien au Hombu Dojo. En fait je n’ai pas parlé avec lui avant le mois de juillet de ma dernière année, lorsque j’ai pris la décision de m’engager à l’Aikikai. Mon père m’avait accompagné pour présenter ses salutations officielles en mon nom à Kisshomaru Sensei et j’ai alors parlé pour la première fois à O-Sensei. Une fois il m’a dit d’essayer de pousser ses genoux en travers. J’étais impressionné par leur souplesse. Mais ils étaient souples d’une telle manière qu’ils semblaient échapper complètement à la poussée, comme si essayer de les pousser davantage m’aurait fait tomber dans une sorte de vide. Cette souplesse particulière me laissa une forte impression. Il y eut une autre fois où tout le monde avait quitté le dojo et je me suis retrouvé à subir les ukemi [chutes] pour O-Sensei, qui faisait une démonstration pour des reporters. Il montrait une technique similaire à suwari waza kokyuho, mais au moment où je bougeais pour tenter d’immobiliser ses bras, tout d’un coup ce fut comme si j’avais heurté un roc et je m’envolai.

A quoi ressemblait l’entraînement pour devenir un professionnel de l’aïkido ?

Eh bien, il n’y en avait pas tant que ça, à vrai dire [rires]. Nous nous entraînions de 6h30 à 9h00 le matin, mais après ça je partais pour la plage à Enoshima avec les autres étudiants. A l’époque, il n’y avait pas tant d’endroits où nous devions enseigner, donc nous avions un peu de liberté pour faire ce genre de choses.

Vous devez avoir des souvenirs émus de cette période!

Oui, c’était super ! De nos jours, les stages de vacances ne durent que quelques jours, mais à l’époque ils duraient une semaine. Sans cela, nous n’aurions rien eu à faire. Bien sûr, je faisais ma part d’entraînement sérieux. Un des aspects importants consistait à nettoyer le dojo de fond en comble tous les matins après les cours. Personne ne me le demandais, j’avais juste envie de le faire. Je nettoyais les toilettes tous les jours jusqu’à ce que le fond de la cuvette soit d’un blanc immaculé resplendissant, si propre que vous auriez pu manger de dessus. Le dojo commence maintenant à vieillir, donc il se dégrade inévitablement, mais les toilettes sont quelque chose qui peut rester impeccable si vous prenez le temps de les nettoyer consciencieusement. Je me demande maintenant si ce genre de chose n’était pas plus enrichissant que l’entraînement concret sur le tapis. Nous avons l’expression “accumuler des vertus cachées” (intolu wo tsumu) qui signifie s’améliorer en exécutant de plein gré les tâches que les gens éviteraient habituellement. Je pense que ces “austérités” étaient un aspect important de mon entraînement.

Vous avez indiqué que vous étiez un fervent lecteur. Y a-t-il une oeuvre en particulier que vous considérez comme votre préférée, ou qui vous a été d’un certain secours ?

Il y a tant de livres que j’aime vraiment qu’il serait difficile d’en dégager un seul. Quand j’avais une vingtaine d’années, j’ai lu beaucoup de livres sur le Bouddhisme Zen, en particulier la secte Rinzai. Plus tard j’ai commencé aussi à lire sur la secte Soto. Alors que mes lectures couvrent un spectre large, je ne peux prétendre être qualifié dans aucun sujet en particulier. Large mais peu profond, comme on dit. Je suis juste un accro aux livres. Je ne me sens pas bien tant que je n’ai pas quelque chose à lire à proximité. J’emporte toujours un livre avec moi, même s’il est lourd et même si je n’ai pas le temps de le lire. Actuellement je lis un écrit de Tempu Nakamura.


Quand avez-vous commencé à vous intéresser à Tempu Nakamura ?

J’ai souvent entendu parler de lui par mes sempai qui étaient allé visiter le Tempukai. A part cela, je ne connaissait pas grand chose de lui à cette époque.

Est-ce qu’un des shihan vous impressionnait particulièrement ?

Koichi Tohei me faisait probablement la plus forte impression. Non seulement il était le plus ancien, mais il avait une personnalité très forte, assez unique. Il y avait Osawa Sensei aussi. Il me prit en quelque sorte sous son aile et me parla beaucoup de l’aïkido et de la vie en général. Je suis devenu qui je suis largement grâce à Osawa Sensei. Les enseignants au Hombu Dojo étaient tous relativement jeunes, et les élèves comme les professeurs s’entraînaient tous avec beaucoup d’énergie, aussi il serait difficile pour moi de dire que l’un d’entre eux en particulier à influencé ma technique plus que les autres.

A quoi ressemblait l’enseignement de Tohei Sensei ?

Avant tout je trouvais qu’il rendait les choses faciles à apprendre. Quand j’y pense maintenant, je réalise que sa pédagogie était fortement influencée par Tempu Nakamura. Il disait par exemple “Pensez au centre de gravité de votre bras comme s’il était en bas” ou d’autres choses comme cela. J’essayais de suivre ces instructions du mieux que je le pouvais, mais bien sur ce n’était jamais aussi facile. Tohei Sensei me corrigeait encore et toujours jusqu’à ce que finalement, il dise “Ah, tu t’es amélioré”. Le problème, c’était que j’étais incapable de me rendre compte de ce qui avait changé en moi pour mériter un tel commentaire. Pourquoi me disait-il que je progressais alors que moi-même je ne pouvais voir aucun changement ? Cela se reproduisait souvent et je finis par en être un peu frustré. Tohei Sensei avait tant à offrir que parfois je me demandais si cela n’aurait pas été mieux qu’il adopte une autre méthode d’enseignement.

Je crois que votre aïkido à subi un changement alors que vous entriez dans la trentaine ?

A 30 ans, mon épaule droite a été disloquée. Cet événement m’a fait prendre un tournant. Seigo Yamaguchi m’a alors dit “Cela fait dix ans que tu fais de l’aïkido maintenant, mais désormais tu ne peux plus utiliser que ton épaule gauche, que vas-tu faire ?” Avant cela, je ne m’étais pas beaucoup entraîné auprès de Yamaguchi Sensei, mais après qu’il ait dit cela je me suis efforcé d’y aller le plus souvent possible. J’ai commencé à réaliser combien je misais sur la force de mes épaules et de mon corps pendant l’entraînement. Je me demandais si je pourrais continuer à pratiquer l’aïkido de la sorte toute ma vie. La question de Yamaguchi Sensei était juste ce qu’il me fallait pour m’entraîner dans un tourbillon, au niveau suivant d’entraînement que je devais suivre. J’ai saisi l’opportunité pour prendre un virage à 180° dans mon approche de l’aïkido. Je suis sûr que chacun se souvient avoir entendu au moins une fois qu’il fallait “vider les épaules de leur force”. Yamaguchi Sensei demandait aussi cela - pratiquer l’aïkido sans miser sur la force. C’est plus facile à dire qu’à faire, bien sûr. Quand vous essayez d’enlever la force de vos épaules, il arrive souvent que le ki s’en aille avec elle ! Il faut s’y attendre.

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